DE
| Nouvelle | Cette courte nouvelle de Jean Reverzy a été écrite quelques temps avant qu'il n'entame la rédaction du CORRIDOR. Cette interrogation sur l'écriture, sur le sens de l'écriture est sans concession. On cite souvent le premier paragraphe pour parler de Reverzy et montrer la façon dont il voyait l'écriture. C'est plutôt le dernier qu'il faudrait citer, pour mieux comprendre l'oeuvre d'un homme. Ecoutons. |
| Très tard, au décours
de ma vie, à l’âge des grandes sécheresses, il m’advint
de vouloir écrire. Non une page, mais des pages, un livre, des livres.
Projet encombrant que longtemps je traînai derrière moi, hésitant
à m’en délester : le seul poids d’un stylo me brisait le
poignet. Et cependant un soir, surmontant ma lassitude, je me mis à
l’ouvrage.
Jusque-là l’écriture m’avait été imposée : lettres de félicitations, de condoléances, certificats, aide-mémoire. Mon œuvre graphique, somme de mots ajoutés les uns aux autres, n’était pas de la littérature ; c’en était même le contraire. Dorénavant, je m’imposai l’écriture ; une page d’abord chaque jour, puis davantage. En commençant cet exercice librement pratiqué, je préférai ignorer mes mobiles : je constatai seulement que c’était une action grave et douloureuse, confirmant une solitude et une liberté que naguère, avant d’écrire, j’avais redouté de perdre. A l’épreuve de la feuille blanche il s’avérait cependant que je n’étais capable que de gribouillages. Mais je me soutenais en me répétant que « cela viendrait ». Je jugeai d’ailleurs prudent de ne pas me relire et, par une sage précaution, dès qu’une phrase était formée, je l’oubliais. Mais nul ne peut parler au néant : n’osant me dédier mes écrits, je les adressais à un lecteur de l’avenir, si hypothétique que je n’en avais rien à craindre. L’épreuve se poursuivit des mois, toujours aussi douloureuse qu’au premier soir ; je redoutais qu’elle n’eût pas de fin. Certains jours, en deux heures, j’écrivais trois pages ; d’autres fois durant le même temps, j’additionnais une dizaine de mots sans suite. Une fois mon devoir accompli, dans les deux cas, je me sentais pareillement brisé. Mais j’eus le courage de me relire, et même de me corriger : ce faisant, j’appris que la création littéraire est l’art de transformer les balbutiements en paroles… Et cela aboutit à un premier livre, à un second, à des poèmes, à un journal. Victorieux de l’épreuve puisque je ne l’avais pas abandonnée, et prêt à la poursuivre, je devins curieux des raisons de mon acharnement. Et je commençai, la plume en main, à me regarder faire. J’avais imaginé des personnages dont je voulais rendre compte. Il m’était facile de distinguer leur visage ou d’interpréter leurs gestes ; mais j’avais du mal à entendre leurs paroles car ils manœuvraient assez loin, sur un arrière-plan de mon imagination, en s’exprimant à voix basse. Et lorsqu’ils s’approchaient, je devenais sourd. En fait, j’étais à traduire mon langage intérieur en français correct : ce sont deux langues différentes. Le mot marmonné par l’esprit possède des ramifications et une vie dont est dépourvu le mot écrit. La pensée ne connaît pas la liaison, l’harmonie, le verbe ; elle est un tintamarre de substantifs. Je conclu que chaque jour je faisais une version ; mais je me repris en m’affirmant que c’était un thème. Enfin je suspendit mon jugement, ne sachant plus quelle était ma vraie langue. Parfois, au bout d’une phrase, j’éprouvais un sentiment nouveau : le doute. Non de la valeur littéraire de la phrase mais de sa sincérité ; je veux dire de son identité à l’émotion qu’elle voulait exprimer. Et, pour la première fois, j'entrevis le danger du style, artifice par lequel le langage intérieur se projette, selon des normes, sur le papier et qui, par sa séduction sur l’auteur devenu lecteur de lui-même, risque de lui faire oublier son objet : le hasard des mots, leur conjonction, leur résonance concourant à l’expression d’une émotion que l’écrivain n’avait pas ressentie et que, non sans surprise et joie, il découvre en se relisant. De la même façon qu’un peintre, perdant le contrôle de son dessin et de ses couleurs, construit une œuvre dont l’éclat l’exalte au point de lui faire oublier que sa peinture est sans ressemblance avec la nature qu’il avait prise pour modèle. Je m’aperçus aussi que bien des sentiments et des émotions ne pouvaient être transcrits que par un travestissement dans lequel le mot écrit, parent éloigné du même mot du langage intérieur, perdait de sa valeur propre, jusqu’à ne plus exister. J’essayai du symbole, de l’allégorie, de l’anecdote et, les maniant assez facilement, je me jugeai moins obtus. La forme symbolique, au lecteur toujours hypothétique, mais plus redoutable qu’au début, depuis que mon œuvre me paraissait lisible, ne révélerait que ma pensée falsifiée ; mais pour moi, possédant la clé de l’énigme, elle exprimait sans ambiguïté ce que j’avais ressenti et souhaité de dire. Ainsi, j’entrepris de décrire un paysage de plaine – une zone parfaitement plate où la banlieue se confond avec une campagne incolore, polluée par le voisinage de la ville, et qui dès longtemps m’avait séduit au point que j’allais chaque soir la contempler. Tâche redoutable étant donné la complexité du paysage suburbain, morcelé par des chemins innombrables, bordé d’immeubles de ciment armé et de maisonnettes ouvrières dont le charme se dissipe dans la monotonie d’une limagne sans relief. Pour en venir à bout, j’usai du symbole et d’un nouvel artifice : mon poème voulut être une suite de contre-vérités. Je le commençai ainsi : Au premier mot, je perçus l’accord entre l’écriture et le sentiment intérieur que reliait le secret de mon mensonge : j’aimais la plaine. Cette plaine complexe, aux limites douteuses, fut traitée avec un même soin de falsification ; je la voulais simple : Le mensonge s’aggravait ; la plaine urbaine devenait colline agreste. Sa population ouvrière, envers qui j’éprouvais une tendresse familière, devint rurale et perfide : A l’écrire, je n’avais eu nulle peine. Le lecteur hypothétique et, somme toute, gênant avait disparu sans que je fusse tenté de le rappeler. J’écrivis dorénavant sous mon regard, et pour moi seul. Mes vérités entrevues – ce que j’appelais maintenant, moi aussi, ma vision du monde – me concernaient exclusivement, bien qu’elles pussent paraître destinées à des lecteurs que je ne connaîtrais pas et qui ne me connaîtraient pas plus. Mes moyens d’expression étaient soumis à des conventions établies dans le secret, avec soi-même. Certes d'autres interpréteraient, jugeraient ce serait leur agrément, leur loisir. Ils admireraient ou blâmeraient une image fallacieuse, à travers une épaisseur d’incompréhension que la littérature n’a pas le pouvoir de percer. La plaine ouvrière m’avait inspiré quatre pages ; le dernier mot écrit, je l’oubliai : elle ne serait plus le but de mes promenades. Pour moi, tout était dit de ce qui m’attirait vers ses terrains vagues, et si, par nécessité, je devais la traverser encore, je passerais à côté d’un paysage lisse dont pas un détail n’accrocherait mon esprit. La plaine, l’émotion, à laquelle chaque soir était suspendu un moment de ma vie, étaient mortes : je l’avais d’ailleurs écrit à la fin de mon texte, en rompant avec ma convention de contre-vérité. J’avais usé d’un procédé sournois, j’imaginais qu’il en était bien d’autres, et de meilleurs. Je gardais l’espoir de les découvrir. Peu à peu, d’ailleurs, la littérature se montrait sous un jour nouveau : les écrivains n’étaient que des hommes rompus au jeu tortueux de l’écriture qui leur permettait de traduire une vérité par eux fortement ressentie et, au même instant, de ne plus la ressentir. Traduction que le lecteur retraduirait comme bon lui semblerait. On leur attribuerait plus ou moins de talent : ce mot m’avait été tour à tour inintelligible et odieux. Je sus que le talent, fausse monnaie des Lettres, n’était qu’un don du lecteur à l’auteur qui seul connaissait sa réussite ou son échec. Et je n’ignorais plus le sens de mes efforts : l’écriture représentait une tentative d’anéantissement pur et simple. Un instinct de destruction personnelle m’avait imposé une tâche longtemps douloureuse ; il avait eu raison de mes appréhensions et de ma lassitude. Je savais maintenant que la réussite d’une phrase abolit la pensée qui l’inspira, et qu’il en est de même de l’œuvre entière dont le dernier mot marque le terme d’une dissolution recherchée au cours d’un long apprentissage. Le point final n’était d’ailleurs pas une récompense ; au-delà, la vie physique se poursuivrait : l’être conditionné, créature de réflexes, survivrait à la mort de cet autre être, le vrai, anéanti, exprimé, éparpillé sur les pages. Je pensais parfois aux livres que j’avais lus ; leurs personnages vivaient comme si je les eusse connus. Mais je n’étais pas dupe de mon illusion. Ces personnages étaient mon œuvre ; je les avais réinventés, à ma façon, pour mon bon plaisir. Ils étaient encore pour moi des vivants ; pour leurs inventeurs, ils avaient été des morts. Comme j’avais oublié les héros de mes histoires, les écrivains avaient oublié les leurs : on se souvient de la mort des autres, non de la sienne. Aussi je m’étonnais de cette ambition de pérennité de maint auteur du passé. Par quelle aberration celui qui s’abolissait peu à peu rêvait-il d’atteindre un jour ces « mémoires humaines » d’un monde où il n’aurait pas accès ? L’homme qui avait écrit le message, aussitôt oublié, et qui pouvait seul le déchiffrer ne serait plus ; donc il n’y aurait pas de message. Contradiction même de l’écrivain concevant sa survie et imaginant que son œuvre, son moi mort, vidé de sa substance, défiguré, intraduisible puisse subsister après lui, après sa double mort spirituelle et matérielle. L’homme vivant travaillait à mourir, l’homme mort aspirait à survivre. Que m’importait d’ailleurs la
mort des autres ! Je commençai de connaître la mienne : elle
était au bout de ma longue patience. Et déjà, fort
de mon expérience, m’adressant à un auteur à venir,
hésitant devant sa première phrase, fraternellement je lui
donnais mon conseil : « Vous voulez écrire ; apprenez à
mourir. »
Jean Reverzy
© Julliard
- Lettres Nouvelles, 1961.
© Flamarion,
1977.
|
[ LE CORRIDOR
]
Un roman d'un genre nouveau, illustrant
« une science à naître qui se préoccupera de
l'approche des vivants, de leur contact, de leur retrait, des mouvements
de leur corps et de leurs membres ».
[ BIOGRAPHIE ]
L'océan, voilà l'image que l'on gardera de ce bonhomme frêle au visage inquiet qu'était Jean Reverzy.
[ LE PASSAGE
]
« Après des années,
ces témoins permanents du passage et de la fluidité de la
vie devraient aboutir au plus rigoureux désespoir. » Quand
la mer bat aux oreilles des agonisants, un formidable premier roman.
