1er roman - Jean Reverzy, un souffle de vie Jean Reverzy,
Un souffle de vie
 
Je ne voulais rien comprendre, parce que rien d’humain ne se comprend, mais j’avais trouvé ma place au milieu des hommes.  
Place des angoisses
 
 
Un souffle de vie  

Le ressac de l’océan berce le souvenir de tout lecteur de l’œuvre de Jean Reverzy. Parce qu'il y entend, comme Palabaud, le seul souvenir des flots. Parce que chaque phrase éclate du murmure de la mer, de la vague qui reflue. Depuis son journal de bachelier [cf. LE MAL DU SOIR], jusqu’à l’audace du CORRIDOR, tout bruite du son clair des flots.  

Jean Reverzy aurait voulu être marin. Une constitution trop maladive l’en empêcha. Est-ce de cet échec que naquît cet amour démesuré pour la mer ? Ou cet amour était-il là avant ? N'est-il que la poursuite d'un rêve d'enfant ? D’où vient-il, le bruit de la mer, dans le cœur de ce petit lyonnais ? 

Un jour de 1952, après avoir déjà quelque peu voyagé, Jean Reverzy accomplit son seul et unique grand voyage : celui dont il rêva toute sa vie. Il s’embarqua comme ces marins de Melville, Conrad, Stevenson, Verne, Monfreid... Comme Gerbault qui faisait rêver l’Occident, comme Gauguin sur les traces duquel il souhaitait filer, la voile au vent. Il gagna les îles de l’océan pacifique. 
Jean Reverzy fut un voyageur. Un voyageur de ces rivages lointains où le rêve plaît a se perdre. Et dans ces quelques pages qu’il nous reste de lui, il y a tout le souffle du vent sur la mer, tout le souffle de l’alizé au-delà des barrières de corail.  

Quand bien même elle nous parle de tout autre chose, l’œuvre de Jean Reverzy ne nous évoque que le fidèle murmure de l’océan. Et toute son écriture, pareille au ressac, en témoigne... 
 
  

Jean Reverzy, le passeur  

Le 10 avril 1914 Jean Reverzy naît à Balan, près de Lyon, d’un père officier et d’une mère irlandaise. Sur ce mariage étrange et discret, Jean Reverzy restera silencieux, comme si le décès de son père, mort au combat en 1916, n’était que la trace d’une absence qu’il ne fallait combler d’aucun mot. 

Il grandit dans un milieu catholique et réactionnaire, accomplissant des études classiques dans un collège religieux de Lyon. Adolescent, il milite pour les idées monarchistes qui sont le fronton bleu-horizon, d’une génération perturbée par la guerre. Cela ne durera qu’un temps. 
 
 

extrait d’une lettre adressée depuis Tahiti, 
le 3 novembre 1952, 
à son fils, Jean-François. 

Cher Petit, 

Il y avait une fois un grand peintre qui s’appelait Paul Gauguin. Il avait entendu dire que Tahiti était le pays le plus beau du monde. Il quitta la France et vint vivre à l’endroit même où je t’écris sur une plage bordée de cocotiers, en face de Moréa. Il peignit maint et maint tableaux et écrivit un petit livre dont le titre est Noa-Noa (parfums). Il alla mourir aux îles Marquises, à Hive-Oa où nous irons bientôt visiter sa tombe. 

A dix-sept ans – cela fait vingt et un ans – je lus Noa-Noa et je tombais sur une petite phrase anodine qui allait jouer un rôle immense en ma vie. « Je suis allé fumer une cigarette ce soir au bord de la mer », écrit-il en racontant son premier jour à Tahiti. Cette phrase demeura imprimée dans mon cerveau. Par la suite, en tous lieux, au bord de la Sioule, en Bretagne, au bord du lac de la Tête d’Or, en Norvège, en Irlande, en Grèce, j’allais le soir fumer une sèche ou une pipe au bord de l’eau pour tenter de vivre l’expérience de Gauguin ; mais je n’étais pas satisfait... et j’ai vécu ainsi, des années parfois, au milieu d’épreuves et de bouleversements où ma vie tint souvent à un fil [...], mais toujours hanté par la petite phrase de Gauguin : « je suis allé fumer ce soir une cigarette au bord de la mer. » 

C’est pourquoi le 29 octobre au soir, à Tahiti, après un mois de traversée, j’ai connu une des grandes émotions de ma vie. Nous étions arrivés à Papeete à l’aube. Après avoir traversé la ville qui est laide et misérable, nous avons découvert l’émerveillement de Tahiti : paysages sans reliefs, couleurs simples non contrastées, lenteur de tout mouvement des êtres, hommes et bêtes, qui errent au bord de la mer. Nous avons loué une case construite sur pilotis au bord d’une plage de corail. Nous avons dormi car nous étions très las nous étant levés avant l’aube pour voir du bateau, Tahiti, sortir de la mer comme un immense nuage bleu et noir. Quand nous nous sommes réveillés, le soleil se couchait derrière Morea, alors je suis allé fumer une cigarette au bord de la mer. 

Que cela t’enseigne que la vie d’un homme consiste à réaliser les rêves d’un enfant, qu’il ne faut jamais faire comme tous les autres, que la ténacité triomphe de tous les obstacles. Amen.  
[...] 
 

 
En 1931, il obtient son baccalauréat. Il envoie alors ses premiers poèmes à un académicien, qui lui conseille, en retour, de se consacrer à ses études. Il prépare alors le concours de l’école navale, mais ses aptitudes physiques l’empêcheront d’y prétendre. 
Cet échec, douloureux comme un abandon, éveille dans le jeune garçon les premiers doutes, les premières interrogations. C’est alors qu'il pose les premières phrases d'un journal éphémère [cf. LE MAL DU SOIR ] peut-être parce que les mots rassurent; plutôt parce que le doute perturbe et qu'il faut un peu de structure pour comprendre l'essence du désarroi.  

En 1932, il entreprend brusquement des études médicales. Il semble que cette période soit pour lui celle d’un changement. Le refus de l’école navale, sa réorientation et l’abandon de ses premières opinions qui prenaient son père en modèle sont déterminantes. Les espoirs déçus d'écritures, de gloire et d'aventures, le plongent un peu plus dans le travail et la modestie. Reçu externe des hôpitaux de Lyon en 1934 puis interne provisoire en 1938 il est titularisé l’année suivante. Mais, en 1940, il est obligé de démissionner de ses fonctions d’interne pour « attitude non conforme ». Le jeune médecin n’a pas l’aplomb des mandarins lyonnais. Il se refuse à être à leur image. Peut-être refuse-t-il déjà la collaboration silencieuse ? 

Il soutient sa thèse de doctora en médecine, sur l’épithélioma du rein chez l’enfant. Les années qui suivent sont difficiles. Il fait des remplacements en médecine générale, avant d’entrer dans la Résistance en 1942. En 1943, il est arrêté par les Allemands et détenu au fort de Montluc. Libéré, en juillet 1943, il gagne alors un maquis F.T.P., où les gens qu’il va y rencontrer vont lui permettre d’évoluer politiquement.  

A la Libération, contrairement à ce qu’attend sa famille – c’est-à-dire qu’il se constitue une clientèle privilégiée dans les beaux arrondissements de Lyon –, il s’installe comme médecin de quartier et ouvre son cabinet dans un des quartiers les plus populaire des faubourgs lyonnais : à la Mulatière. Jean Reverzy considère son métier comme une œuvre d’assistance aux pauvres et aux plus déshérités. Un sacerdoce et non pas une sinécure. A la façon dont il considérera son œuvre, il établit sa vie : modestement, ancrée dans la réalité et la difficulté de chaque jour. 

Ses distractions, il les passe à lire et à voyager. Chaque été aux vacances, il parcourt l’Europe, puis l’Orient, avant de découvrir l’Océanie sur les traces d’Alain Gerbault, l’écrivain navigateur des années 30, de Stevenson et bien sûr, de Gauguin. D'octobre 1952 à janvier 1953, il rencontre la Polynésie.  

A son retour, quelque chose a changé.  
Reprent-il la plume ? L'a-t-elle quittée un jour ? Ce qui est sûr, c'est qu'il publie alors ses premiers articles.  
Mais, depuis quelques temps déjà, d’étranges malaises l’assaillent. Reverzy est convaincu d’une mort prochaine. Se trompe-t-il vraiment, quand on sait qu’il ne lui reste que quelques années à vivre ? Ou est-ce là inventions brodées autour du personnage pour créer le mythe de l'écrivain malade ? 
 

C'est à Gannat que j'ai ressenti le mal pour la première fois, dans une épicerie où j'allais faire les commissions pour ma grand-mère [...]. Je sais maintenant que c'est l'odeur de la maladie et de la mort [...]. Mais combien d'années ai-je mis à l'apprendre ? Combien d'agonies ai-je dû partager ? Les livres ne m'ont pas servi à grand-chose...  
Mémento, Résonnances n° 87, 15 mai 1960.
En 1954, les éditions Julliard publient son premier roman : LE PASSAGE. Le livre est peu remarqué par la critique. Pourtant, certains sont convaincus de sa qualité. Maurice Nadeau le soutien et lui fait obtenir le prix Renaudot. En quelques mois, Julliard vend plus de 100 000 exemplaires du PASSAGE.  

Le succès va peu bouleverser la petite existence de Jean Reverzy. Il demeure le médecin de l’avenue Lacassagne, soignant les déshérités des faubourgs populaires. Quant à la vie littéraire lyonnaise, il y participera fort peu. S’il se rend parfois aux rencontres hebdomadaires de la revue Résonances, s’il est fêté par les écrivains de Lyon, Jean Reverzy demeure discret et toujours modeste. Voilà longtemps que les rêves de gloire et d'aventures l'ont quittés, et devant les journalistes qui se pressent quelques temps autour de lui, le personnage demeure pataud, gêné, mal à l'aise.  

En 1956, il donne à son éditeur René Julliard, PLACE DES ANGOISSES, son second roman. De cette œuvre autobiographique où il évoque la bourgeoisie lyonnaise de la place Bellecour et les mandarins des hôpitaux comme le professeur Joberton de Belleville, Jean Reverzy dira lui-même que c'est là un livre râté. Alors il se remet au travail. Patiemment. Lentement. Retrouve son rythme. Ecrit beaucoup, énormément même.  

C'est en 1958 seulement qu'il publie LE CORRIDOR (Julliard, Lettres Nouvelles). Ce livre original, neuf, passera assez inaperçu. Souvent confondu avec la vague du nouveau roman auquel il n'appartient en rien, Reverzy essaye là, un nouveau principe d'écriture. En décomposant le mouvement de ses personnages pour que chaque vacillement ait un sens, il parvient à faire de l'écriture quelque chose de neuf... En refusant le rôle d'écrivain lyonnais courronné, en se lançant le défi du style, de la recherche d'une nouvelle langue où vivre l'écriture, Jean Reverzy rencontre l'indifférence de son époque. Pourtant, il est certain que si Jean Reverzy doit rester dans l'histoire littéraire, c'est bien pour ce petit livre étonnant.  

Dans le même temps, il écrit LE SILENCE DE CAMBRIDGE (publication posthume en 1960 chez Julliard et Lettres Nouvelles). Mais sa santé vacille depuis longtemps. Alors qu’il meurt à Lyon, le 9 juillet 1959, probablement d’un infarctus du myocarde, il ne termine pas le livre qu’il avait en court.  

Une somme, qu’il avait d’abord intitulé LA MEDECINE, paru en 1960 (Julliard/Lettres Nouvelles) sous le titre, LA VRAIE VIE. 
Maurice Nadeau publia en 1961, A LA RECHERCHE D'UN MIROIR, ensemble de journaux, textes et nouvelles que Reverzy avait laissé et pour beaucoup inédites. En 1977, Paul Otchakovsky-Laurens, alors directeur de la collection « textes » chez Flammarion, publie en un volume, l’œuvre complète de Jean Reverzy. 
 
Aujourd’hui, on trouve guère Reverzy qu’en bibliothèque. LE PASSAGE toutefois est disponible en point seuil. LA VRAIE VIE a été réédité par les éditions Le Passeur. Si A LA RECHERCHE D'UN MIROIR a été republié par Actes Sud en, le livre est épuisé. Mais LE SOUFFLE, première version du CORRIDOR est encore disponible dans la maison d'Hubert Nyssen.  
Bien sûr, on lira d’abord LE PASSAGE, un formidable premier roman. Mais on essayera surtout de se procurer le CORRIDOR, un livre inachevé, une tentative littéraire originale et réussie, même si elle n’a pas de fin.

 
 
 
Bibliographie 

Le Passage, Prix Renaudot 1954, Paris, Julliard, 1954 ; rééd. Le Seuil, 1996, coll. « Points Romans ». 
[ Pour entrer dans l’œuvre de Reverzy, il faut certainement commencer par le début. Le Passage est disponible en poche, cela à l'avantage d'être commode. ] 

Place des angoisses, Paris, Julliard, 1956 ; rééd. Le Seuil, 1982, coll. « Points Romans », indisponible. 
[ De l’avis même de Reverzy, Place des angoisses est une œuvre ratée. Il est vrai qu’elle n’a pas la force d’autres textes de l’auteur, cependant, ce roman autobiographique et très lyonnais évoque avec une rage contenue la bourgeoisie fermée des grands chirurgiens lyonnais s’agrégeant autour de la place Bellecour devenue place des angoisses. ] 

Le Corridor, Paris, Julliard, 1958, coll. « Lettres Nouvelles ». 
[ Le dernier roman publié du vivant de l’auteur est certainement le plus original. Déconcertant, cette tentative de décomposer le mouvement est un objet rare, un extra-terrestre de la littérature. Difficile de se le procurer, on peut toujours souhaiter qu'un éditeur intelligent le réédite prochainement... ] 

Le Silence de Cambridge, suivi de la Vraie Vie, Paris, Julliard, 1960, coll. « Lettres Nouvelles » (posthume) ; rééd. de la Vraie Vie, Nantes, Le Passeur/Cefocop, 1998, avec une préface de Charles Juliet et une postface de Marc Nagels. 
[ Ces œuvres posthumes laissées à l’état d’ébauches sont assez proches du Passage et de la Place des angoisses, où l’on retrouve le médecin écrivain, proche des hommes et de leurs souffrances. ] 

A la recherche d’un miroir, textes, articles, nouvelles, Paris, Julliard, 1961, coll. « Lettres Nouvelles » (posthume). 
[ Introuvable ! Les textes de A la recherche d’un miroir recèlent de vrais bijoux, comme les Pertes ou Expériences de littérature. ] 

Œuvres : Le Passage, Place des angoisses, Le Silence de Cambridge, Le Corridor, La Vraie Vie, A la recherche d’un miroir, Paris, Flammarion, 1977, coll. « Textes », avec une préface de Paul Otchakovsky-Laurens. 
[ La compile introuvable  n'est pas réservée aux fans. Il y a là, tout Reverzy en un volume. Nécessaire. ] 

Journal (fragments) et Nécropsie, dans les Cahiers du Double, n° 2, automne 1978 (posthume). 
[ Pas vu, pas lu !] 

Le Mal du soir, Ecrits autobiographiques, 1935-1959, Arles, Actes Sud, 1986, avec une préface de Jean-François Reverzy (posthume). 
[ Contenant le journal de jeunesse de Reverzy, ainsi qu’un autre qu’il commença 15 ans après son premier essai et augmenté de textes autobiographiques proche de la médecine. ] 

Le Souffle, Actes Sud, 1994, avec un avertissement de Jean-François Reverzy (posthume). 
[ Annoncée comme la première version du Corridor, le Souffle est le récit halluciné d’une folie. Superbe, mais encore classique. On préférera indéniablement l'original à la copie de brouillon que l'auteur lui-même préféra laisser dans ses cartons. ] 
 

Sur Jean Reverzy  

Yves BUIN, Jean Reverzy, Médecin et Ecrivain lyonnais (1914-1959), thèse de doctorat de Médecine, Faculté de Médecine de Paris [1968], Paris, Roger Wezin, 1968. 
[ Pas vu, pas lu ! Si quelqu’un a des infos… ] 

Collectif (sous la direction de F. MARTIN-SCHERRER), Lire Reverzy, Presses Universitaires de Lyon, 1997. 
[ Hommage universitaire. ] 

Collectif (sous la direction de M. GLEYZE, Th. RENARD et R.-Y. ROCHE), Jean Reverzy, traces dans la ville, Vénissieux, Paroles d’aube, Bibliothèque municipale de Lyon, 1994. 
[ Un joli recueil de contributions illustrées autour de Reverzy, réalisé pour l'exposition consacrée à Jean Reverzy par la bibliothèque de Lyon en 1994. Les photos de Jean Reverzy qui illustrent ce dossier proviennent de là. ] 

Charles JULIET, Jean Reverzy, Paris, L’Echoppe, 1992. 
[ Quand Charles Juliet rencontre des écrivains ou des artistes, cela donne toujours de grands moments de silences, forcément émouvant.] 

Sud, n° 71-72, septembre 1987. 
[ La revue Sud a consacré un numéro à Jean Reverzy, mais je ne l'ai pas lu. ] 

Maurice Nadeau, Grâces leur soient rendues, mémoires littéraires, Albin Michel, 1990, 482 p. 
[ Dans ses mémoires débridées, Maurice Nadeau, entre beaucoup d'autres, évoque sa rencontre avec Jean Reverzy. Un beau portrait, haché, d'un éditeur attentif. ] 
 

 
les éléments du dossier

[ EXPERIENCES DE LITTERATURE ]
« Très tard, au décours de ma vie, à l'âge des grandes sécheresses, il m'advint de vouloir écrire. »
Un court texte de Jean Reverzy sur l'écriture, pour apprécier le style de ceux qui ne connaîtraient pas l'homme.

[ LE PASSAGE ]
Et si le passage n'était pas un premier roman, mais le dernier livre d'un homme malade ?
Pour vous donner envie de vous embarquer avec Palabaud et Jean Reverzy jusqu'aux îles du Pacifique.

[ LE CORRIDOR ]
Une expérience de littérature originale et forte.
 
 

page d'accueil