Quelle liberté d'expression pour le Net ?
>uZine >28 octobre 1996




Quelle liberté d'expression pour le Net ?


N'ayant personnellement pas encore réussi à arrêter une position tranchée, je n'aurai pas la prétention ici de vous faire une belle démonstration, un bel exposé séduisant sur la liberté d'expression sur le Net. Tout au plus cet article tentera d'aborder quelques arguments du sujet. En revanche, j'attends vos réactions, vos arguments, et j'espère que la publication de vos courriers les plus représentatifs fournira quelques éléments à cet indispensable débat.

D'abord il n'y a pas de débat: il n'y a que l'exposé a priori des positions. D'un côté les tenants de la liberté absolue, de l'autre ceux qui cherchent les moyens d'établir des contrôles. Entre les deux, aucune réflexion sur la nécessité, les moyens ou tout simplement la définition de cette liberté d'expression. Et comme l'un et l'autre camp avancent des arguments faux à l'origine, le débat n'a pas lieux, et le Net se construit uniquement en suivant les avancées technologiques et les guerres commerciales, à l'exclusion de toute réflexion (cf. l'article 200 km/h les yeux bandés sur l'autoroute).

Un des arguments consiste à dire qu'il faut soutenir la liberté d'expression sur le Net parce que la censure y est de facto impossible. Voilà qui est fallacieux (un état de fait n'est pas une justification) et surtout faux. Car la censure existe bel et bien déjà sur le Net.

Chaque jour des sites disparaissent, victimes d'une forme ou l'autre de la censure. Parce qu'ils contreviennent aux lois sur les droits d'auteur, parce que le disque dur du labo «ne doit pas servir à ça», ou simplement victimes de leur succès. Et des formes plus subtiles de censure apparaissent progressivement: le non-référencement dans les systèmes d'indexage, une opinion desservie par un serveur trop lent, et bientôt peut-être la sectorisation du Net en divers réseaux physiques de puissances différentes. Et tout simplement la sanction économique: qui uZine pourra-t-il intéresser face aux gros sites généralistes, bourrés d'images, de sons, de stars (de l'info et du spectacle), en un mot face à la télévision interactive à venir?

Donc l'état de fait est le suivant: la censure existe bel et bien actuellement sur le Net, et la position qui consiste à défendre un status quo est à la fois illusoire et injuste.

Remarquons également que le ruban bleu (adopté, rappelons-le, par les Netscape et Microsoft) réflète une vision très américaine de la liberté d'expression, pas très éloignée d'une vision libérale et économique de la société. La liberté d'expression absolue, sans régulation, totalement déséquilibrée au profit du plus fort. Au contraire, la tradition française (attention, je parle ici des idéaux républicains, par de l'état de fait que nos élites inefficaces et nos politiques abâtardis par le Front National ont laissé s'établir) va vers une intervention de l'Etat pour protéger les opinions et les citoyens, soutenir la culture, démocratiser le savoir; et la Justice y a son rôle. Ainsi deux visions de la liberté d'expression s'opposent: l'une, soi-disant totale, qui peut déraper vers l'écrasement du plus faible par le plus économiquement fort (de là à parler de l'impérialisme américain, il n'y a qu'un pas) et une seconde, dont les dérives sont le délit d'opinion et le contrôle anti-démocratique.

La liberté d'expression qui semble régner actuellement ne vaut que parce que chaque site individuel peut toucher potentiellement autant de monde qu'un gros site; si aucune réflexion et/ou régulation n'est mise en place, cela ne va pas durer longtemps. D'un autre côté, la mise sous tutelle du Net par une administration conduit irrémédiablement à la censure des opinions «déviantes», et l'intervention de l'Etat tue l'initiative spontanée.

Le point crucial: est-on libre (et doit-on l'être) d'exprimer n'importe quoi? Bien sûr, est-on libre d'être pédophile ou nazi, mais surtout a-ton le droit de s'exprimer en toute illégalité? A-t-on (et souhaite-t-on) avoir le droit de faire l'apologie des drogues dures, du prosélytisme pour une secte, des appels au meurtre, de la publicité comparative et, encore plus généralement, de diffuser des mensonges et de la diffamation?

L'Allemagne est-elle un pays moins démocratique que les Etats-Unis parce que le néo-nazisme y est plus durement réprimé (tout est relatif), rien de moins évident...

De toute évidence, la démocratie implique le Droit, et donc l'irruption de la Justice sur le Net. Et donc de la censure.

Vouloir une liberté d'expression totale semble donc illusoire. En revanche il faut rejeter les tentatives gouvernementales de contrôler cette liberté de manière administrative (façon CSA ou CST en France), alors que c'est traditionnellement le rôle (largement admis, mais peut-être cela aussi doit-il être discuté) de la Justice. Reste étalement à savoir de quelle Justice (et de quel pays). Et si l'Etat ne semble pas juste ni démocratique, alors ce n'est pas sur le Net pour le Net qu'il faut réclamer plus de liberté et de justice, c'est dans la rue pour tout le monde.

L'un des arguments en faveur de la liberté d'expression absolue sur le Net est de dire que, si une opinion y est exprimée, sa contradiction l'est aussi. Belle idée, mais est-ce plus qu'une belle idée? Car la négation ne cotoie jamais l'affirmation (cf. l'article Les uns et les autres) et qu'elles ne sont pas accessibles de la même façon.

Et l'idée de crier mon opinion ultra-déviante (ce qui n'est heureusement jamais le cas!) dans le désert en attendant qu'un contradicteur reconnu parle de moi ne m'apparaît pas de la liberté d'expression bien comprise.

Pour finir, un petit mot sur une attitude très malsaine: la tendance (consciente ou non) des internautes à se considérer comme une élite. Ils soutiennent la liberté d'expression sur le Net, car eux savent en faire bon usage, car ils sont responsables et adultes, ils ne cèdent pas à la démagogie et à la manipulation. Les mouvements pour une totale liberté d'expression dans la vraie vie (!) mobilisent déjà beaucoup moins de monde.

Sachant que la grande majorité des internautes est constituée d'étudiants, d'informaticiens et d'Américains, il est difficile de parler d'élite (ça y est, je viens de faire perdre à uZine 75% de ses lecteurs)!

Alors il faudrait défendre un Eden numérique, peuplé d'individus responsables, seuls à bénéficier d'une totale liberté, dont le droit d'entrée serait le prix d'un ordinateur et d'une ligne téléphonique? Dérive, dérive...

Voilà, à la relecture de ce papier, je me rends compte qu'il pourrait laisser penser que je ne soutiens pas du tout la liberté d'expression sur le Net; il n'en est rien, j'ai juste tenté de discuter certains arguments généralement admis avec trop de facilité. Si j'incline naturellement vers plus de liberté pour tous, je crains les éventuelles dérives, et les mouvements actuels me semblent la proie facile des récupérations et masquent d'autres censures bien plus dangereuses.

J'attends beaucoup de vos courriers (je le rappelle, les plus représentatifs seront publiés ici, sauf mention contraire) pour approfondir la question.



A R N O *,
webmestre du Scarabée.
La réaction de Jean-Charles Vidal.

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