Minitel, la revanche >uZine >22 novembre 1996






Minitel, la revanche



Il y a maintenant plus de 10 ans, la France devenait le leader mondial de la télématique. Son minitel faisait figure de révolution, la démocratisation d'un réseau bien avant l'Internet.

Aujourd'hui, l'Internet arrive dans les foyers, et aussitôt le Minitel est promis à une disparition certaine. Et ça n'arrête pas, les critiques pleuvent, la télématique française est la cible de toutes les railleries, de tous les quolibets, elle devient le symbole d'une France en panne. On rend même le Minitel responsable du retard français en matière d'Internet.

Il faut bien reconnaître que le Minitel accumule les inconvénients. Il est lent, moche, national, pas multimédia ni hypertexte ; pire, il est quasiment à sens unique. A l'opposé, l'Internet est de plus en plus rapide, beau, mondial, multimédia, cliquable et intéractif. On nous le dit partout, tout le temps : le Minitel est mort, que vive le nouveau roi cyber !

Alors je pose la question :

et si le Minitel était le futur du Net ?

et si le petit David, moche, borgne et cul-de-jatte terrassait un Goliath aux mille yeux et mille bras ?

Là, le lecteur d'uZine, rodé à toutes les formes de manipulation, méfiant à l'égard de l'information-spectacle, se dit : «Ah ouais, c'est du teasing, du bluff, du vent, il pose une question débile juste pour retenir l'attention, il n'a aucun argument, c'est juste une nouvelle occasion de dire du mal du Minitel !». Et pourtant, non, ce n'est pas du bluff, j'affirme que le Minitel est le futur de l'Internet, ce que je m'en vais vous démontrer pas plus tard que dans les lignes qui suivent. Hop !

Alors c'est vrai, le Minitel représente tout ce que l'Internaute aime détester et dénigrer : un immense centre commercial où toute information est payante et où toute forme de création personnelle est bannie. Tenez-vous bien, c'est exactement ce qu'est en train de devenir le Net !

D'abord, le modèle économique du Minitel est en train de devenir celui du Net : un accès gratuit, le paiement arrive seulement ensuite (à l'acte ou à la durée). La première caractéristique du modèle Minitel, c'est que tout y est payant. La facturation se fait à la consultation de chaque service. L'Internet suit ce chemin ; il existe déjà trois formes de facturation sur le réseau : la publicité, faussement gratuite, puisque son coût est directement répercuté sur le prix de vente des produits (les frais de marketing représentent un très important pourcentage du prix des produits) ; la seconde, c'est bien sûr la vente de produits par correspondance (ici encore, les coûts de développement des services de vente «sécurisée» et de catalogage numérique s'ajoutent au prix de vente, même s'ils sont compensés par une diminution des coûts de distribution) ; et pour finir, certains services - de plus en plus - sont accessibles par abonnement (journaux, supports, techniques...) ou par facturation à l'acte (achat d'articles de journaux...).

La seconde caractéristique du modèle économique Minitel, c'est le fait que le transporteur de l'information (en l'occurence France Télécom) touche une importante commission sur les services vendus. Si c'est pour l'instant directement le cas avec l'Internet (vous payez la communication téléphonique locale et vous sous-louez, en bout de chaîne, une partie de la ligne à haut-débit à votre fournisseur d'accès), les choses vont changer avec la libéralisation des télécoms, l'arrivée sur le marché des câblo-opérateurs et du satellite : la part du transport dans le prix des services va sérieusement baisser. Pourtant, qu'on se rassure, les transporteurs ne seront pas sur la paille ; par des moyens détournés, ils retrouveront leurs billes. Déjà France-Télécom envisage la création d'un réseau parallèle, plus cher, moins chargé, et tous les grands groupes téléphoniques étudient la mise en place de ces réseaux de luxe, des Intranets mondiaux dont ils seraient, une bonne fois pour toutes, propriétaires. La qualité se paiera cher. D'un autre côté, il faut prendre conscience que tous les opérateurs de télécoms sont parties prenantes dans la créations des produits multimédias (dans le sens classique : tous les médias, papier, audio-visuels et numériques). En France par exemple, France Télécom (téléphone), la Lyonnaise des Eaux (câble) et quelques autres contrôlent déjà tous les tuyaux, et ils ont largement investi dans ce qui y passera. En effet il sont, tous, d'importants actionnaires et partenaires des tentaculaires groupes que sont Lagardère (Matra-Hachette-Grolier) et Havas (groupe de la Cité, CEP...). Sur la plupart des programmes consommés via le Net, les transporteurs toucheront donc toujours un pourcentage confortable. Je vous le disais : le Minitel, pas mieux, pas pire...

Une autre caractéristique étonnante du Minitel : la régulation et donc la censure ne sont pas le fruit d'un organisme démocratique ou indépendant (façon CNIL), mais directement d'une commission où France Télécom est majoritaire. C'est donc une entreprise qui a tout loisir d'interdire ou d'autoriser ; plus précisément, c'est l'entreprise qui transporte l'information, et qui touche sur toutes les informations vendues (voir ci-dessus) ! Et il serait bien naïf de croire qu'il en sera autrement sur le Net. En effet, comme nous le répétons sans cesse dans uZine (c'est notre côté monomanique), la censure sur le Net sera de moins en moins politique, mais bien économique : il va devenir de plus en plus difficile aux indépendants de suivre la course technologique, d'avoir accès en tant qu'émetteurs aux réseaux «de luxe» (câble et réseaux privés)... pire, il leur faudra montrer patte blanche pour émettre sur ces réseaux privilégiés (notamment en n'offrant pas gratuitement ce que les monstres du multimédia et des télécoms vendent par ailleurs). Encore une fois, ce seront les propriétaires des lignes qui feront leur loi, qui fixeront les règles. Le Minitel, pas mieux, pas pire...

Alors vous me direz : sur le Minitel, on n'est qu'un consommateur, sur l'Internet, on participe, on produit, on est un citoyen. Bien sûr, mais pour combien de temps encore ? Pour les raisons déjà explicitées plus haut, et par des articifes techniques exposés dans d'autres articles (accès dissymétriques, Network computeurs «passifs»...), l'utilisateur ne sera plus invité à émettre des données qu'en très faibles quantités, essentiellement pour fournir son numéro de carte de crédit). L'utilisateur, dans la nouvelle logique que tente de nous imposer le Web commercial, doit clairement devenir un consommateur, dont la seule participation sera son choix de galerie marchande et de produits. Le Minitel, pas mieux, pas pire...

Pour finir, on pourra opposer la limitation du Minitel au territoire national, à la mondialité du Net. Bien sûr, mais quel est donc l'avantage d'émettre à l'étranger ? Pour le «citoyen du monde» qu'est l'internaute d'aujourd'hui, il est énorme. Mais pour le consommateur de demain ? Il lui faudra des produits émis dans sa langue, respectant sa culture (la valeur «normative» du Net est un mythe, voir l'article «Les uns et les autres»), et si possible servi depuis une zone géographique proche (pour éviter l'encombrement des lignes). Pour les biens matériels, il faudra également qu'ils soient aux normes de son environnement (220 volts et prise électrique à la française, par exemple) et largement distribué chez lui (importer un seul téléviseur depuis Taïwan coûte beaucoup plus cher que d'en importer 100 000). En clair, un Français voudra des produits en français, aux normes françaises et qu'il ne faudra pas transporter depuis l'autre bout de la Terre. Il commandera par le Net des produits «de proximité». Le Minitel, pas mieux, pas pire...

L'Internet semble un formidable outil de démocratie. Malheureusement, le modèle de réseau qui semble de plus en plus s'imposer (car c'est celui qui générera enfin des revenus) est parfaitement semblable à notre vieux Minitel. Deux conséquences : l'Internet a de moins de en moins de raisons, vue cette évolution, de remplacer le Minitel (gratuit, répandu, apprivoisé) en France ; ensuite l'Internet sera aussi peu utile et intéressant que le Minitel : je n'utilise déjà pas le Minitel, je n'utiliserai donc plus l'Internet. Dommage, c'était un beau rêve...

A R N O *,
webmestre du Scarabée.

Comme il n'y a pas de 36 15 uZine, je suis bien obligé de me contenter des autres articles qui sont sur l'Internet.