Network Computers, des terminaux pas terminés >uZine >4 décembre 1996






Network Computers, des terminaux pas terminés



uZine travaille pour vous : afin de compenser l'absence de disque dur, nos ingénieurs sont en train d'adapter un magneto-cassette à ce modèle très répandu de Network Computer.

Il y a des choses qu'il faudrait qu'on m'explique... par exemple, pourquoi les Network Computers (NC), ces bécanes pas chères censées démocratiser l'accès à l'Internet, ne comportent pas de disque dur ? Même pas un tout petit. Même pas quelques dizaines de méga-octets.

Alors ça, oui, le NC aura tout ce qu'il faut pour récupérer de l'information, mais rien pour la stocker ni pour en fabriquer. Dans ces conditions, comment peut-on raisonnablement s'informer, si l'on ne peut conserver et comparer des données devenues du coup totalement volatiles ? Comment peut-on créer de l'information, émettre de l'information, quand on ne peut même pas stocker le moindre fichier ni gérer convenablement son courrier électronique ?

Ah oui, Java ! Magique magique... On charge à chaque fois un traitement de texte, ou tout logiciel ad hoc, et tous ses fichiers sont entreposés sur le serveur. Tous les documents seraient conservés par le fournisseur d'accès ? J'espère que vous n'êtes pas trop paranoïaques... En tout cas, moi, j'éviterais tout de même de confier le stockage de mon courrier (avec les enveloppes ouvertes) à mon postier et à ma concierge.

Alors, hein, pourquoi pas de disque dur ? Pour réduire les prix ? Allons donc, les NC sont annoncés aux alentous de 5000 francs (faudra m'expliquer ce qu'on appelle «pas cher»), un petit disque dur doit coûter dans les 300 balles. Alors il doit bien y avoir d'autres raisons. Allez, je me lance !

D'abord, l'information se doit d'être volatile. La raison n'en est pas tant qu'économique, elle est avant tout culturelle. En effet il faut entretenir cette habitude de l'information-kleenex, instituée par la télévision, un produit de consommation courante, standardisée et remplaçable, sans odeur, sans danger, et dont on peut renouveler le contenu publicitaire à chaque fois. Rien n'est plus nuisible aux grands consortiums médiatico-industriels que la mémoire des consommateurs : doués de mémoire, ils deviennent des citoyens, peuvent résister aux manipulations, et même refuser de consommer quelques produits, voire organiser des boycottes. Tandis qu'une information oubliée dès qu'elle a disparu de l'écran, ça c'est pratique, ça c'est l'avenir ! Aussi pratique que le journal télévisé entre deux tunnels de publicité.

D'accord, je pousse un peu... voici donc une autre raison : l'utilisateur privé de disque dur ne peut plus produire. Imaginez le bonheur : un NC connecté par un système assymétrique (il peut recevoir à très très haut débit, mais n'émet pas plus vite qu'avec un modem classique). L'individu muselé ne peut plus se lancer dans l'aventure de la production indépendante : même dans des domaines hyper-spécialisés (des niches très spécifiques où les particuliers peuvent rivaliser avec les grandes entreprises de l'information), il ne pourra concurrencer les professionnels des médias. Toute information pourra donc être vendue (abonnez-vous aujourd'hui et gagnez un mois d'information gratuite !).

Et puis un amateur devient un consommateur averti. Comme un musicien amateur affine ses goûts musicaux, un producteur d'information amateur (ce que sont la plupart des internautes aujoud'hui, en fin de compte) devient plus exigeant quant à l'information qu'on lui vend. Voilà qui pourrait coûter un peu cher...

Alors le Network Computer flattera le consommateur en lui offrant un accès aux autoroutes de l'information comme tout le monde ; seulement, ce n'est pas l'Internet que nous connaissons qui lui sera offert, ce sera un Internet à sens unique dont il ne sera que spectateur. La liberté de consommer, rien à voir avec la démocratie !

Allez, est-ce que par hasard il n'est pas également plus facile de vendre à la Chine communiste (et ces autres pays où le sang des opposants est lavé par un fort potentiel de développement économique) des terminaux bridés (sans jeu de mot) que des machines vraiment communicantes ? Hein ? Hein ?

Voici donc une proposition pour réduire encore le coût des NC : remplacer le clavier complet par un simple clavier numérique. Dix chiffres, ça suffit, non, pour entrer son numéro de carte de crédit ?

Arno*,
webmestre du Scarabée

J'ai un ordinateur, alors j'en profite pour télécharger encore tout plein d'articles sur mon disque dur.