>uZine >8 janvier 1996
L A R U M E U R ,
Certe la rumeur n'est pas réservée aux démocraties. On pourra même arguer que plus l'information est rare, filtrée (donc dans les régimes non démocratiques), plus la place est grande pour le bouche-à-oreille, dérivant en «téléphone arabe», c'est-à-dire en rumeur. Mais on sait bien que c'est faux : au contraire, plus les moyens de communication sont nombreux, plus la rumeur circule rapidement, et plus elle a de prise sur la société : c'est Isabelle Adjani morte au 13 heures, réssuscitée pour le 20 heures. Autre idée reçue à oublier, la rumeur n'est pas le «média du pauvre», elle contamine tous les milieux et toutes les classes ; il n'y a qu'à voir le «succès» de la rumeur du décès de Boris Eltsine en novembre 96 qui a largement intoxiqué les milieux financiers (le mark attaqué au profit du dollar) ; aucune raison donc que les utilisateurs de Net, réputés aisés, cultivés, éduqués, y échappent. Et la rumeur n'est pas anodine : elle est l'une des menaces principales des démocraties. Une forme de désinformation auto-entretenue qui, bien utilisée, permet les prises de pouvoir (l'incendie du Reichtag...), de plonger les nations démocratiques dans la guerre (le conflit yougoslave, largement préparé par la diffusion de rumeurs...). Elle peut devenir une arme de propagande redoutable, une information bidon dont l'origine se noie dans l'air du temps, et justifiée par sa large propagation populaire. Plus généralement, dans un monde post-industriel où l'information est la marchandise principale, on sait les dégâts que la rumeur peut avoir sur la société, l'emploi... (d'où également son utilisation comme arme économique). Or, avant même que l'Internet puisse être considéré comme un outil de démocratie, la rumeur s'y est déjà installée, et les internautes la croisent chaque jour. Des exemples ? La forme de rumeur la plus répandue sur le réseau, c'est celle qui traite, justement, du réseau. Ainsi le virus Good News, un virus qui se propagerait par eMail : à la réception du message du même nom, le virus détruit votre bécane. Une autre, bien ancrée dans les mentalités : lorsque vous vous connectez au Net depuis votre machine personnelle, un pirate peut prendre le contrôle de votre ordinateur, visiter votre disque dur, et détuire vos fichiers (même Elf qui croît, voyez l'article d'uZine). Encore une ? La paranoïa savamment entretenue autour des cookies ; très impressionnante hystérie... (l'article «Votre vie privée n'est plus privée» vous présente des intrusions bien plus sournoises et bien plus réelles). Signalons la très récente affaire U2 : le dernier album du groupe aurait été piraté par l'intermédiaire d'une LiveCam installée dans le studio d'enregistrement (ça c'est de la rumeur géniale !). Rumeurs, rumeurs, rumeurs... Plus vicieuse, la rumeur distillée à l'extérieur du Net, et visant à donner une image très négative du réseau (un peu comme si l'on avait l'intention d'instaurer un flicage du système...). Ainsi il est totalement inutile de se connecter pour savoir que l'Internet est le plus grand repère de pédophiles de la galaxie (uZine vous a raconté comment l'AFP s'est laissée abuser par ce ragôt). Hum, voilà de la rumeur particulièrement néfaste (on rit déjà moins) ! Plus subtile, ce que je nommerai, pour faire intelligent, la méta-rumeur : la rumeur au sujet de la rumeur. Ainsi Boing aurait organisé une campagne de désinformation destinée à destabiliser Airbus en distillant des rumeurs sur les newsgroups. Info ou intox ? En tout cas de la belle rumeur, qui a déjà quelques belles années derrière elle, et qu'on croise encore régulièrement. J'arrête là, les rumeurs circulant sur les autoroutes de l'information dépassent largement en quantité et en qualité (donc en capacité de nuisance) ce que les médias traditionnels et le bouche-à-oreille permettaient jusqu'ici. Le processus de diffusion est désormais connu : quelques messages sur les newsgroups, repris dans les eMails entre particuliers. A terme, les sites Web (même «professionnels») et la presse traditionnelle sont contaminés. Et cela parfois en quelques jours. Etonnant : par la subsistance des pages Web et le flux continu de nouveaux arrivants, certaines rumeurs reviennent périodiquement (ainsi on est mis en garde contre le virus Good News environ tous les 3 mois) ! Mais pourquoi l'Internet est-il un support aussi favorable pour la rumeur ? Nous proposerons quelques facteurs.
Alors, quelles ripostes ? Bien sûr, se déconnecter ! Ne riez pas, c'est ce que font plus ou moins les médias traditionnels «sérieux», qui évitent désormais de reprendre des informations récupérées sur le Net (aucun journal digne de ce nom ne dit plus : «d'après Internet...»). Plus sérieusement, se déconnecter régulièrement, s'aérer les idées, vivre la vraie vie de là-dehors, en un mot comme en cent, prendre du recul par rapport à ce nouveau média, c'est encore la meilleure façon de ne pas sombrer dans la fascination technoïde de la vitesse qui frappe tant d'internautes, et les rend si vulnérables à la manipulation. A terme l'utilisateur va-t-il apprendre à maîtriser ce nouveau média, à s'en méfier, à décoder les informations qu'il y trouve, ou va-t-il se jeter tête baissée dans les délires de la cyber-information en temps réel ? Dans ce dernier cas, on risque l'une des facettes de l'accident global décrit par Paul Virilio (voir son article «Alerte dans le cyberespace !» in Le Monde Diplomatique, août 95), un emballement de la machine, comme un virus informationnel lié à la diffusion instantannée. Verrons-nous le meilleur, avec des citoyens qui maîtrisent leurs outils d'information, ou le pire, des moutons qui se suivent dans le précipice.
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| Heureusement, dans uZine, tout est vrai (attention, cette dernière affirmation est une rumeur). |