>uZine >8 janvier 1996
R E F E R E N D U M P R E S S E - B O U T O N
La démocratie, par essence, c'est le pouvoir donné au plus grand nombre, la majorité qui décide pour tous. Et c'est bien ce qui en fait «le moins mauvais des systèmes ». La petite ambition du présent papier est d'étudier la démocratie virtuelle sous cet angle particulier. Commençons par constater que l'Internet n'est pas une démocratie, et pour une raison simple : ce n'est pas la majorité qui décide. Certes si nous rêvons tous que les utilisateurs prennent possession du réseau, ce n'est pour l'heure pas le cas, et il ne semble pas que ça le soit un jour. Les décideurs du Net, ce sont les gouvernements traditionnels (qui jusqu'à maintenant ont financé les «tuyaux», même aux Etats-Unis), les géants de l'informatique et les groupes multi-médias. L'utilisateur n'est pas consulté sur les prochaines infrastructures, on ne l'interroge pas sur ses exigences techniques... Bon, j'expédie rapidement la démonstration, pour arriver à cette première conclusion : l'Internet n'est pas démocratique. Tarte à la crème... plus intéressant : si le réseau n'est pas une démocratie, il en a déjà les défauts.
Déjà le Web a adopté, sans complexes, ce mode de raisonnement : le meilleur site est celui qui fait le plus d'entrées. Il n'y a qu'à voir le succès des divers concours, top 100 et autres billboards qui pullulent : le raccourcis est fulgurant, le site ayant reçu le plus de votes est qualifié de «meilleur site». Amusant aussi les tricheries : le webmestre qui gonfle ses entrées en pensant ainsi avoir un meilleur site. Curieuse idée... Car la télévision le montre chaque jour : l'Audimat n'est pas la qualité (la démonstration n'est même pas nécessaire, tout le monde connaît les exemples). En matière de culture, l'Audimat provoque au mieux la normalisation, au pire le nivellement (par le bas). Et c'est bien la menace : un bon site étant un site très visité, il convient de s'aligner sur le plus petit dénominateur commun des lecteurs potentiels. Un raisonnement économique (l'Audimat, c'est plus de revenus publicitaires) est devenu un critère de qualité.
Et là encore un outils a été détourné de son but initial pour devenir un étalon de qualité, voire de vérité. Exemple-type : 70% des français ont trouvé le président sincère, conclusion le président est sincère. Sur le Net : 70% des utilisateurs préfèrent Netscape, conclusion Netscape est le meilleur butineur. Et ainsi de suite... Si le Net devient un complément à l'action politique, il sera d'abord un instrument de sondage : des débats servant uniquement à «prendre la température de l'opinion» (j'aime bien cette image, à chaque fois je me demande où il faut mettre le thermomètre), quand il ne s'agit pas simplement de répondre par Oui ou par Non à une question sensible. Or nos démocraties ne fonctionnent pas de cette manière : un gouvernement qui soumet son action au sondage permanent (c'est-à-dire «navigue à vue») ne gouverne plus, et par tradition on vote à intervalles réguliers pour un programme, pas à chaque fois pour chaque loi par référendum.
Des menaces aggravées par l'abolition du temps sur le réseau : dans les Etats de démocratie directe (comme la Suisse), un long délais est laissé au débat et à la réflexion avant la votation. Qu'en sera-t-il sur le réseau (en partant de l'hypothèse que cela arrive un jour) ? On ne va pas jouer les futurologues, mais on imagine mal de tels délais imposés à des utilisateurs fascinés par le temps réel, l'intéractivité immédiate, le déplacement instantané, et la course contre la vitesse de la lumière.
A R N O *, |
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