Les uns et les autres >uZine >24 octobre 1996




L e s   u n s   e t   l e s   a u t r e s



Et si, finalement, l'Internet était en train d'imposer une conception typiquement américaine de la société ? Car il faut bien le dire, le Net n'est pas une communauté ! Le Net, ce sont DES communautés.

Ouh là, mais voilà qui va exactement à l'encontre des prétentions cyber-culturelles d'une soi-disant démocratie virtuelle, du village globale !? Oui et non. Je m'explique : l'Internet correspond bien à une communauté (pourquoi pas à une démocratie, foutons la paix aux dérisoires utopies qui ne dérangent personne), mais au sens américain du terme.

La vision américaine de la société, c'est une multitude de communautés différentes et reconnues légalement. Chaque éthnie, chaque culture, chaque groupe humain peut revendiquer sa spécificité de manière très forte, et la loi est là pour protéger ses droits. Le «melting-pot» américain, c'est un modèle d'intégration très particulier, dans lequel les communautés sont séparées.

A l'opposé, la conception française de la société est l'unité : les cultures, bien que reconnues, se mélangent, le peuple français (la République) est un et indivisible. Il n'est pas censé y subsister des communautés isolées disposant de droits particuliers. Un modèle certe parfois rejeté par certains régionalistes (revendication d'un «peuple corse», par exemple) et par le Front National, mais qui est pourtant le fondement même de notre communauté (LA communauté nationale, LE peuple français).

Or l'Internet, c'est un fourmillement de micro-communautés dont les membres partagent le même centre d'intérêt, la même culture, la même opinion politique. Ainsi les newsgroups sont-ils un modèle d'intransigeance : un message posté dans le mauvais forum provoque des réactions haineuses immédiates (les démocrates avec les démocrates, les républicains avec les républicains, et les cochons seront bien gardés).

Mais surtout, la conception même du Web pousse à l'individualisation, à la sectorisation, à la spécialisation extrêmes : chacun va lui-même chercher la fraction d'information qui l'intéresse. Il consulte les sites qui lui plaisent, ceux qui confortent ses convictions, correspondent à sa culture. Et l'apparition des pages personnalisables et des agents intelligents ne feront que renforcer cette tendance.

Lorsqu'on lit un journal, on tombe sur des informations qu'on ne recherchait pas a priori, des opinions qu'on ne partage pas forcément. Lorsqu'on écoute la radio, on découvre des musiques qu'on ne connaissait pas. On s'enrichit. Les médias de masse traditionnels tels qu'on les conçoit ici ont une importance primordiale dans le renforcement de la cohésion sociale et culturelle de la Nation.

Le Net est à l'opposé : l'information, les opinions, les cultures y sont nettement séparées, classées par site, et on y a peu de chance de tomber sur une information qu'on n'a pas demandée (cela arrive encore, par accident, car les moteurs de recherche ne sont pas assez performants). Les exigences des utilisateurs sont d'ailleurs claires : trouver rapidement et à coup sûr l'info qu'ils veulent. Même «surfer» signifie aller d'un site à un autre en suivant des liens «intéressants». Pour les webmestres, le problème se pose également : comment inviter les utilisateurs à venir découvrir une passion qu'ils ne connaissent pas ?

Alors le Net créé une forme de société typiquement américaine, consitituée de communautés indépendantes.

Pourquoi pas ? Pour l'instant ça a l'air de contenter les internautes. Mais il convient quand même de s'interroger, car il n'est pas sûr que ce soit le monde dont nous rêvons. Le Net, ce n'est pas une vaste communauté, dans le sens où nous l'entendons. C'est une société de niches, des isolationnismes et des sectarismes (déjà forts, qui ne s'est pas fait jeter d'un newsgroup ou d'un forum IRC ?), et peut-être à terme un appauvrissement de la culture (fondée, dans nos valeurs, sur l'échange et le brassage). La cohésion sociale pourrait bien en prendre un coup !



A R N O *,
webmestre du Scarabée.
Justement, j'aimerai bien
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