Interview Lauren Aitken
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Interview Vacarmes
Laurel Aitken
Laurel Aitken fait partie au même titre que Desmond Deker et Prince Buster de cette première vague d'artistes jamaïcains qui ont consacré un genre musical, le ska, et qui n'ont jamais dépassé l'audience d'estime. N'empêche qu'à 70 ans, Lauren Aitken continue ses périples scéniques et marque une longévité soutenue et sans faille dans le circuit. Entretien avec le Godfather du ska...



Tu es d'origine cubaine et tu as émigré assez jeune en Jamaïque avant de débarquer en Angleterre. Quel souvenir gardes tu de la Jamaïque? Je suis arrivé en Jamaïque à l'âge de 11 ans, c'était dans les années 30. J'ai travaillé dans l'accueil de touristes sur les ports de Kingstone et Montego Bay. J'attendais l'arrivée des touristes, affublé d'un accoutrement et je les aidais à porter les bagages, je pourvoyais à l'animation le temps de l'arrivée à leur hôtel. C'est là que j'y ai fait l'apprentissage de la musique et de la vie. A l'époque, les musiques à la mode étaient des vieux standards de boogie puis vînt la mode du jazz et du rythm'n'blues. De l'autre côté, on trouvait les musiques traditionnelles à l'île, le mento et la calypso ainsi que des orchestrations de percus. J'en garde un bon souvenir sans vraiment être nostalgique. Un peu quand même.



Tu es autodidacte? Oui comme beaucoup de musiciens de l'époque. Seuls les Skatalites avaient eu la possibilité d'étudier la musique via une école. Durant l'attente des touristes, j'apprenais des classiques antillais de mento avec une vieille guitare et je jouais aussi de la rumba box. J'ai ainsi appris la mélodie, les rythmes et les rudiments qui ont servi de base à mes premiers morceaux. j'ai intégré des éléments traditionnels à un boogie rock. C'est comme ça qu'est né le ska.



On te présente comme étant "The godfather of ska". Te revendiques-tu comme le géniteur du ska? Oui et ce bien avant que Prince Buster n'ait repris cette formule. De toute manière, il y avait une émulation très saine entre tous les artistes de l'époque que ce soit les Maytals, les Wailers ou les Skatalites. Mais je fus de fait le premier à intégrer des éléments de la musique traditionnelle à la musique noire américaine qui avait débarqué sur l'île. Ca a été le choc des cultures. Je suis persuadé que d'autres seraient arriver à la même alchimie. Le mento et le calypso étaient des musiques de tradition, de fêtes familiales et le jazz, le boogie des musiques à la mode apportées par les touristes et ceux qui avaient eu l'occasion de se rendre aux Etats-Unis et de ramener des disques. J'ai été le premier à rencontrer le succès, ce sera le seul d'ailleurs, avec un boogie rock à la sauce jamaïcaine dans les charts locaux. Il est resté 15 jours en première position. Ca n'a d'ailleurs jamais été égalé depuis. J'ai contribué à l'invention du ska, d'autres après ont apporté leur pierre à l'édifice en accentuant les contre-temps.



Que s'est-il passé par la suite? Après mes 15 jours en tête des charts jamaïcains, j'ai tenté une percée en Angleterre. Ca s'est terminé en fiasco . J'étais mal entouré et le manager a tout fait capoté. Je n'avais plus d'autres possibilité de faire valoir l'originalité d'une musique naissante. J'ai été classé comme musique antillaise et j'avais donc peu de chances de dépasser l'audience du marché éthnique.



Comment se fait-il qu'aucun producteur comme Chris Blackwell n'ait manifesté d'intérêt pour les artistes de la première vague? Je crois que c'est le lot des créateurs d'un style de ne pas jouir des fruits de leur innovation et de voir d'autres bénéficier d'une reconnaissance plus ample. Alors que le ska en était à ses balbutiements, tous les artistes se sont essayés à une reconnaissance du genre en Angleterre et dans le reste du monde avec peu de chance de voir ce style reconnu. Si Bob Marley a eu une carrière mondiale et une ampleur telle c'est parce qu'il a su s'attirer les grâces d'un millionnaire blanc. L'Angleterre était un peu le laboratoire de tous les artistes de l'époque. Certains sont venus après avec des cartes que nous n'avions pas et des structures auxquelles nous n'avions jamais eu accès. Arriver trop tôt a été le sacerdoce de beaucoup d'artistes.



Quelle a été ta réaction quand tu as vu que ton public était essentiellement constitué de skinheads? Il est important pour moi de distinguer les skinheads originels qui ont côtoyé la population jamaïcaine et se sont enivrés de Soul music, de ska et reggae et ceux, d'extrême droite, qui sont malheureusement arrivés plus tard. Pour les premiers, j'ai eu une grande affection parce qu'ils m'ont toujours soutenus et ont une bonne connaissance de la musique jamaïcaine et de ses racines. Avant que j'attire ce public j'étais confiné au marché éthnique. Le flux générationnel s'est perpétué, me restant toujours fidèles avec assiduité. C'est un bon public qui bouge bien, volontaire.



Tu t'es toujours entouré de musiciens de circonstances que ce soit pour les tournées ou pour ta discographie. Pourquoi? Parce que c'est plus simple à gérer au niveau des coûts de tournées... C'est une flexibilité qui permet à chacun de faire un peu ce qui lui plaît sans vraiment être lié. J'ai toujours joué avec des musiciens volontaires qui souhaitaient jouer avec moi et avec qui j'ai été heureux d'être. Un groupe, c'est souvent plus fastidieux. En plus le problème est un peu plus délicat parce que je suis présenté en tant que Laurel Aitken, ça n'est pas vraiment un groupe et ça n'est pas non plus un vrai solo. C'est plutôt la rencontre d'un vieux monsieur et de formations plus jeunes qui décident l'histoire d'une tournée de faire scène commune.



Comment expliques-tu le fait que le reggae ait toujours eu une constante popularité alors que le ska, voué à un auditoire plus restreint connaisse des poussées endémiques de popularité? Parce que Bob Marley a cristallisé à jamais l'histoire du reggae. Il est la pièce maîtresse du reggae et si d'autres sont dans ce circuit c'est parce que le public associe le personnage Marley de manière induite au reste de la scène reggae. Aussi parce que le reggae a connu des producteurs aux assises solides. Si Island n'avait pas eu tout le catalogue reggae et essemé cette musique par delà les frontières, il n'y aurait pas de la part de la jeunesse une attache aussi profonde. Je crois que la musique jamaïcaine est vraiment la musique de cette moitié de siècle. Mais malheureusement, beaucoup de gens ne voit pas cette musique dans son ensemble et sa globalité. Le Ska et le rocksteady ont été occultés. On l'a réduit à quelques sonorités qu'il est bon d'usiter parfois. Mais il y a un vrai public pour ces musiques. Et si le ska a connu des poussées de popularité, c'est parce que la passion de quelques uns n'a jamais failli.



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