Débarquement de Normandie

Équipe #26



Équipe québécoise
Membres Adresses e-mail des participantes Établissement
Isabelle Dorion Taz_zazs@hotmail.com Collège Regina Assumpta
1735, rue Sauriol Est
Montréal, Canada
Maryvonne Lagacé Ivory_vonvon@yahoo.com
Julie St-Jean Jadekeymer@hotmail.com


Équipe française
Membres Adresse e-mail des participants Établissement
Cédric Monti Lplasure@ac-grenoble.fr LP La Sure Voiron
Grenoble, France
Rémi Pichet
Damien Pongi



C'était par une humide journée de juillet, semblable à tant d'autres, que ma vision de la vie changea complètement...

 

Je demeurais dans une somptueuse maison isolée par des dizaines d'âcres de forêt. Les arbres étaient gris et me semblaient mélancoliques. Depuis le décès de mon mari, la solitude m'avait gagnée et la tristesse m'envahissait. Comme je n'avais jamais éprouvé le besoin de m'entourer de beaucoup de gens, je regrettais amèrement mon passé pendant de longues heures. Je passais des jours entiers à lire et relire les innombrables livres de mon immense bibliothèque. Eux seuls me permettaient de m'évader dans un univers meilleur.

Pendant l'été, l'humidité devenait insupportable. Ce jour-là, j'arrosais les rares fleurs décorant mon entrée, lorsque j'aperçus un homme venant de nulle part, s'avançant dans ma direction. Je le regardai s'approcher et, lorsqu'il fut près de moi, il me pria de l'aider. Je le fis entrer chez moi, soupçonnant son besoin de téléphoner ou de manger, mais, curieusement, il s'assit au salon et parla ainsi:

 

"Je suis né le onze novembre de l'année 1920 à Québec. J'ai grandi seul avec mon père, car ma mère succomba en me donnant la vie. Tous les soirs, en revenant de l'école, je m'asseyais avec mon père. Il m'apprenait et me racontait tant de choses! Il me montra entre autres à jouer aux échecs, le soir, au coin du feu. Ce moment de la journée me semblait le meilleur. J'adorais combattre mon père avec différentes stratégies. À huit ans, j'étais devenu un adversaire redoutable et difficile à déjouer. Chaque soir, avant de me mettre au lit, mon père me lisait quelques poèmes d'illustres auteurs tels que Shakespeare, Beaudelaire, Victor Hugo et Maupassant. L'un de mes préférés restera toujours: Chanson d'automne, de Paul Verlaine. Je me souviens encore de chaque vers:

 

Les sanglots longs

Des violons de l'automne

Blessent mon coeur

D'une langueur monotone

 

Tout suffocant

Et blême, quand sonne l'heure,

Je me souviens des jours anciens

Et je pleure,

 

Et je m'en vais au vent mauvais

Qui m'emporte deçà, delà,

Pareil à la feuille morte.

 

Ce poème m'a marqué puisqu'il révélait une partie de mes pensées. En relisant ces quelques lignes maintes et maintes fois, j'ai commencé à réfléchir sur le sens de ma vie. À l'école, personne ne daignait me parler, alors je me contentais d'étudier. Avec ce poème, je voyais la vie différemment. C'est ainsi que je ne me préoccupai plus de l'attitude négative de mes camarades de classe et que je devins très proche de mon père. C'est moi qui le soutins lors du Crash international de 1929 car il semblait très inquiet. Il faut dire que ce fut un temps horrible pour tous. J'ai vu de nombreuses familles quitter misérablement leur demeure, les parents ayant perdu tout leur argent. Le chômage endémique touchait près du quart de la population et mon père avait très peur que cela ne l'atteigne, ce qui, heureusement, ne fut pas le cas. Comme bien des gens, mon père avait placé son argent dans des actions. En septembre 1929, il décida d'en vendre une partie parce qu'il disait qu'on ne pouvait pas jouir éternellement de profits aussi élevés. Il faut croire qu'il n'avait pas tort, car vers la mi-octobre 1929, certains spéculateurs, dont les revenus étaient faramineux, vendirent leurs actions à bon marché à l'annonce de la baisse des prix et des bénéfices industriels. Tout cela engendra l'effondrement de la bourse de New-York, le 24 octobre, plus communément appelé le ''jeudi noir'', ce qui atteignit les Etats-Unis et l'échelle mondiale par la suite. Bien des gens firent faillite et perdirent tout leur argent, et de nombreux pays restèrent endettés pendant longtemps. La France, touchée plus tardivement que les autres, ne s'était pas encore rétablie lorsque la Seconde Guerre mondiale débuta.

  À l'approche de mes dix-neuf ans, mon père fut atteint d'une terrible maladie: la tuberculose. À l'époque, elle ravageait notre pays et peu de traitements efficaces avaient été découverts. Plus la maladie prenait de l'ampleur, plus il dépérissait, le pauvre. Il s'éteignit à petit feu, de jour en jour. Je m'efforçais de le soutenir du mieux que je pouvais tout en continuant mes études, car je voulais, à son image, devenir avocat. Cet homme était mon seul ami et je me sentais de plus en plus seul.

  Pendant ce temps, la guerre faisait rage en Europe. Ce conflit impliquait plusieurs pays du monde tels que la France, l'Allemagne, la Pologne, la Russie et l'Italie. Le Canada était l'un des alliés de la France. Quantité d'hommes quittèrent leur famille cette année-là, en 1939. Cependant, la violence ne cessant pas, il vint à manquer de soldats et le Premier ministre du Canada, William Lyon Mackenzie King, instaura un système de recrutement, la conscription, document par lequel un homme était obligé d'aller combattre outre-mer si son nom figurait sur la liste. Cela provoqua beaucoup de remous au Québec, où la promesse qu'il n'y aurait pas de conscription avait été déchue. Un plébiscite eut lieu en 1942 pour connaître l'avis de la population sur cette question; les résultats furent décevants pour le Québec. Plus de 60 % des Canadiens avaient voté pour la conscription, tandis qu'au Québec, environ 70% de la population étaient contre. On adopta donc la conscription. C'est ainsi que l'on m'appela en 1944 pour m'annoncer que j'étais inscrit sur cette liste.

Ma réaction fut immédiate: il me paraissait hors de question de quitter mon père gravement malade. Lorsque je lui fis part de cette mauvaise nouvelle, il parut contrarié de l'apprendre, mais il m'expliqua que j'étais dans le devoir de partir et qu'en homme raisonnable, je devais défendre mon pays avec honneur et fierté. À mes yeux, il se battait contre la mort et moi je devais aller me battre pour mourir. Mon opinion changea lorsque j'entendis son récit émouvant. C'est ainsi que j'appris qu'il avait participé à la Grande Guerre de 1914 à 1918. Il me raconta que ce fut un combat terrible qui fit rage en Europe. Cette guerre opposait entre autres les empires centraux dont la Serbie, la France, la Grande-Bretagne, les Etats-Unis et la Russie contre l'Allemagne, l'Autriche, la Hongrie, la Turquie et la Bulgarie. Pour le Canada, qui déclara la guerre à l'Allemagne par solidarité à sa mère patrie l'Angleterre, ce fut une guerre désastreuse, surtout au niveau démographique. Les troupes canadiennes débarquèrent à Saint-Nazaire, en France, et furent acheminées aux champs de bataille des Flandres. Malheureusement, les Allemands utilisèrent, en tant qu'armes offensives, des gaz meurtriers au chlore. Les soldats épargnés étaient affectés par les conditions difficiles qui régnaient dans les tranchées: le froid, la pluie, la boue… Quand l'Allemagne capitula finalement, plus de 62 000 Canadiens avaient péri.

Après avoir entendu cette histoire, je me devais de partir, mais j'avais peur, une peur atroce de la mort qui m'avait enlevé ma mère, et de la guerre qui m'éloignerait de mon père. Le jour de mon départ, les derniers mots que j'entendis de lui resteront à jamais gravés dans ma mémoire: "J'aime mieux te voir mourir fièrement que mourir en te voyant malheureux à mes côtés. Va, et souviens-toi, la vie est un long passage dans le noir où toi seul dois trouver la lumière... Au revoir, mon fils..." Des larmes coulèrent sur mes joues lorsque j'embarquai sur l'énorme navire. En homme courageux, je me ressaisis et tins bon jusqu'au bout du voyage.

  Je laissai là mon père, mon confident, mon compagnon de jeu, sachant que la mort nous guettait, lui par la maladie, moi par la guerre, cette guerre dont je ne connaissais rien: ni le maniement des armes, ni la façon de la faire. J'étais perdu, je n'avais plus aucune attache, plus de point de repère sans mon père. Sans lui, je n'étais rien. Son amour était si fort que je ne pouvais me résigner à accepter son absence, ayant déjà perdu ma mère. Pour moi, ce départ fut une grande déchirure qui ne pouvait plus se refermer. C'était un au revoir, mais je savais pertinemment que c'était un adieu. Je voulus partir pour que mon père soit fier de moi, mais c'était aussi à cause de lui que je désirais rester. À mon retour, je voulais le retrouver pour pouvoir lui raconter mon aventure. Le doute resta en moi: allais-je le revoir? combien de temps la guerre allait-elle durer? Il y avait tant d'incertitudes, mais il était trop tard pour rebrousser chemin.

  Sur le bateau, le stress gagna tous les hommes, moi y compris. L'angoisse et la tristesse de laisser derrière nous une partie de notre vie, de notre famille nous envahissaient. Certains d'entre nous rédigeaient déjà des lettres, d'autres occupaient leur temps à jouer aux cartes. Il fallait à tout prix oublier, même pour de courts instants, ce pourquoi nous étions là. La réalité reprenait rapidement sa place. Nous n'étions pas là pour une croisière, mais bien pour aller faire la guerre. Notre périple ne faisait que commencer, et les conditions étaient déjà si dures et si pénibles pour nous, qui avions laissé un bien-être modeste, pour nous retrouver dans un environnement aussi froid et hostile. Après quelques semaines en mer, le bateau s'immobilisa. Après de nombreuses questions à plusieurs commandants, nous finîmes par apprendre que nous étions arrivés à notre destination: la baie D'Exeter, en Angleterre. Les dirigeants préféraient que l'on ignore ces détails, car les espions de l'autre camp étaient nombreux. Une fois débarqués, nous fûmes hébergés sous des tentes dites d'attente, afin d'être répartis dans divers camps, suivant notre rang militaire. À la suite de cette sélection, je demeurai au camp D'Exeter. J'avais le grade de sergent, et, sous mes ordres, j'avais une vingtaine d'appelés. Je me devais de les former à un entraînement spécifique et tactique afin de les préparer pour le grand débarquement. Pour nous, chaque homme se devait de pouvoir survivre à toutes les épreuves, comme l'orientation, le contrôle des armes, la quête de nourriture, le camouflage, car l'ennemi guettait. Notre apprentissage à manier une nouvelle arme s'avéra concluante. Il fallait, pour notre survie, pouvoir se servir de fusil mitrailleur, un armement qui n'avait jamais été utilisé par les soldats canadiens. La révélation de cette arme fut un atout supplémentaire à notre savoir-faire. Après plusieurs semaines d'entraînement et de pratique, nous nous sentions prêts à affronter les forces ennemies, malgré un refus intérieur au fond de chacun d'entre nous. Mon temps était très occupé par ces entraînements, mais mes pensées restaient toujours auprès de mon père. Il n'y avait aucun instant où je ne sentais pas la présence de mon père à mes côtés. Il me manquait terriblement et j'entrepris de lui écrire.

 " Cher père,

Tant de jours ont passé sans pouvoir vous dire tout mon amour pour vous, qui avez su remplacer maman, tant dans ma vie de petit garçon que dans celle d'homme que je suis devenu, vous qui avez souffert de son absence autant que moi, vous toujours présent dans les moments difficiles; vous qui me manquez plus que tout, vous, mon copain de jeux à la patience infinie, qui, en jouant aux échecs, m'avez permis d'apprendre différentes stratégies qui me servent aujourd'hui en temps de guerre. En ce moment, tout le camp est sous pression, dans l'attente imminente d'un départ. Et vous, cher père comment va votre santé? Je vous souhaite un bon rétablissement, afin que vous puissiez acquérir une forme excellente, car il faut que nous finissions cette partie d'échecs mise en attente.

Vous resterez toujours dans mon coeur "

 Je fermai l’enveloppe et la mis dans ma poche. Je ne saurai probablement jamais si les lettres envoyées à mon père lui parvenaient intactes, puisqu'elles étaient censurées, découpées attentivement aux ciseaux pour empêcher la divulgation de renseignements importants ou secrets. Je m’allongeai dans ma tente et, après quelques heures de sommeil bien mérité, la sonnerie de rassemblement retentit. Je m’habillai très vite et me rendis au lieu indiqué. Arrivé dans la cour, chacun se plaça selon la procédure. Le commandant en chef Eisenhower prit la parole et nous transmit les indications de ses supérieurs. Nous devions nous rendre sur la côte anglaise pour attaquer d’ici quelques jours.

  Le lendemain matin, je postai ma lettre puis retournai à l’entraînement. Le jour du départ arriva bien vite. Comme tous les autres soldats, je préparais mon paquetage lorsque je fus interrompu par le soldat vaguemestre (soldat postier) qui me remit une lettre venant de mon père. J’en fus tout bouleversé.

  " Cher fils,

Il y a seulement 5 semaines que tu ne m’as quitté et cela me semble l’éternité. Je ne puis penser à cette conscription sans avoir le coeur percé et fondre en larmes. Cette obligation de faire la guerre est la cause même de notre séparation, pour le moment et peut-être à tout jamais.

Certains matins, je maudis le ciel de m’avoir séparé de toi, l’être le plus cher à mes yeux. D’autres matins, je le remercie puisque tu ne garderas pas de moi le souvenir d’un homme qui attend la mort sur son lit.

  Chaque jour, je me remémore tous les instants que nous avons partagés ensemble. Ses moments sont toute ma vie. J’espère qu’ils vivront en toi encore bien longtemps et qu’ils ne s’effaceront pas avec le temps.

  J’aurais aimé être là pour voir tes enfants grandir et te regarder devenir un homme accompli. Je ne serai plus à tes côtés très longtemps encore, mais j’espère occuper une place des plus importantes dans ton coeur.

 Tu es le rayon de soleil qui a réchauffé mon coeur qui se fait vieux. Je t’aime d’un amour incommensurable et sache que je serai toujours avec toi.

Bonne et longue vie prospère,

ton père qui t’adore"

Au bout de quelques heures, nous nous embarquâmes avec une discipline exemplaire. Sur le bateau, l'ambiance était rudement tendue et un silence de mort régnait. Seul à prendre l'initiative, je décidai alors de discuter avec un jeune soldat anglais. Il s'appelait James et faisait partie de ma section. Nous parlâmes pendant toutes ces heures infernales pour passer le temps. James était le fils d'un cuisinier très réputé. Il avait peur de ne plus revoir ses parents qu'il aimait tant. Pour moi, l'inquiétude régnait puisque j'ignorais si mon père vivait encore. En quelques heures seulement, à cause du stress et de l'état de panique générale, nous devinrent si proches l'un de l'autre que l'on aurait cru se connaître depuis des années ou bien davantage encore. Jamais je n'avais discuté et m'étais livré ainsi, et jamais je n'avais senti l'écoute et la compréhension de la part de la personne à qui je parlais. Je connus enfin l'amitié.

  Soudain, j'entendis plusieurs grondements sourds: les bateaux armés d'obus pilonnaient la plage afin d'aider la première et deuxième vagues d'assauts à débarquer. C'est alors que mon supérieur lança l'attaque. Nous faisions partie de la troisième vague d'assauts. Environ dix minutes après le début de la bataille, ma section fut transférée dans un plus petit bateau à fond plat; quatre autres bateaux partirent en même temps. Une fois arrivés à une trentaine de mètres de la plage, les fortifications ennemies devinrent visibles. Le temps semblait passer au ralenti, mais je revoyais ma vie entière défiler en accéléré. Le bruit des canons empêchait toute communication entre les soldats. Beaucoup d'entre eux faisaient leurs prières, d'autres pleuraient, certains tentaient en vain de se remonter le moral. L'horreur frappa quand, seulement à une dizaine de mètres de la plage, un énorme obus éclata sur l'un des cinq bateaux. Des corps furent projetés de tous les côtés: c'était un vrai carnage. Les survivants paraissaient terrorisés. Cependant, il était trop tard pour reculer, la plage était si proche...

La porte du bateau s'ouvrit. Personne ne parlait; seul le bruit de l'artillerie cassait ce lourd silence. Les pieds dans l'eau, l'arme à la main, nous nous précipitâmes sur la plage. En face, un bunker ennemi explosa, et les débris se répandirent sur la plage. Je me retournai et fis signe aux hommes de transporter les blessés à l'abri des gravats des bâtiments. Huit hommes furent tués et plusieurs autres blessés. Je fus moi-même touché à la jambe, et j'appris que James comptait parmi les morts. Je faillis m'effondrer. Cela ne faisait pas même deux heures que j'avais un ami, un vrai ami, et le destin venait de me le prendre aussitôt. Seule la responsabilité que j'avais reçue de diriger des hommes me poussa à lutter pour ne pas me laisser choir dans la boue et, ainsi, mourir d'épuisement ou de chagrin. Le soir venu, je reçus un message codé en morse de mon commandant: " Troupes ennemies se replient, continuez en direction de Caen."

La nuit tombée, j'ordonnai de dresser le campement à quelques kilomètres de la plage, dans un verger rempli de pommiers en fleurs. La beauté du paysage laissait mal supposer le drame qui allait bientôt s'y produire. J'instaurai un tour de garde afin de ne pas être surpris par d'éventuels soldats allemands cachés à l'arrière du front. Comme aux échecs, on ne devait jamais oublier l'ennemi qui peut profiter de n'importe quelle chance qu'on lui donne pour attaquer. La vigilance était essentielle à notre survie. Pourtant, vers minuit, j'entendis des coups de feu: un commando ennemi, profitant de la nuit, venait d'attaquer le campement. Les trois gardes que j'avais placés gisaient dans une marre de sang. Les Allemands, supérieurs en nombre, nous firent prisonniers.

De nuit, dans un camion tous feux éteints, par de minuscules routes et chemins de terre, nous fûmes conduits dans un immense hangar. Les troupes allemandes semblaient avoir regroupé leurs forces dans un petit village situé non loin d'une voie ferrée. La même nuit, un train nous emportait en direction de l'Allemagne. À la peur de mourir des balles ennemies avait succédé celle de succomber aux incessants bombardements de l'aviation alliée. Le train parvint tout de même jusqu'à Paris; il s'arrêta dans une gare de triage afin de faire le plein de charbon. Les hommes, entassés dans les wagons, entendirent alors des tirs d'armes légères. Un groupe de F.T.P. venait d'attaquer le train et libéra ce qu'il restait de ma compagnie.

Avec nos libérateurs, nous rentrâmes au camp allié, et c'est à cet endroit, en pleine campagne, au sud de Paris, que je fus soigné par une jeune infirmière, étant donné l'état inquiétant de ma jambe, très infectée. Elle m'expliqua qu'il allait falloir rejoindre le sud de la France où nous serions plus en sécurité. Je l'écoutais et un étrange sentiment me traversait. J'avais perdu des hommes, vécu l'enfer, et pourtant cette femme me troublait. Était-ce son optimisme ou sa beauté de jeune fille devenue adulte trop tôt? Ses grands yeux bleus illuminaient son visage façonné par un splendide sourire. Elle se nommait Marie et sa famille était originaire d'une petite ville appelée Voiron, près de Grenobles. Les résistants du Maquis de Chartreuse étaient sur le point de libérer cette ville et elle allait les y conduire. D'origine Juive, elle s'était enfuie du train qui menait sa famille en déportation, et elle aussi avait profité de l'arrêt du train de Drancy, pour s'échapper. Ses parents étaient sans doute morts à cette heure et elle était seule. À la manière dont elle me regardait, je compris que mes sentiments étaient partagés. Le voyage se fit par train jusqu'à Lyon et ce, grâce à la complicité des résistants de la S.N.C.F. Marie avait pu me fournir de faux papiers, comme elle possédait pour elle-même, en me présentant pour son frère.

Il nous fallut deux nuits et trois jours pour rejoindre Voiron sans encombre. Sa grand-mère maternelle avait une ferme dans un petit village dans un petit village appelé Apprieu. Je m'y cachai en compagnie de Marie. Nos soirées étaient consacrées à l'écoute des messages codées de la B.B.C. ou au parties d'échecs que Marie, tout comme moi, affectionnait particulièrement. C'est lors d'une ces parties que j'osai enfin lui prendre la main alors qu'elle s'apprêtait à prendre ma reine. Nos regards s'immobilisèrent et je l'embrassai. La guerre semblait si lointaine... Quelques semaines plus tard, Marie reçut un télégramme stipulant qu'elle devait partir pour Paris le lendemain. C'était par une journée pluvieuse d'automne que je la laissai à la gare. Plus je la voyais s'éloigner, plus mon coeur devenait meurtri par la distance. Je l'attendis patiemment durant ces longues journées et, un jour, fatigué de tous mes sentiments refoulés, je décidai de lui écrire une lettre:

''Chère Marie,

Telle une rose délicate j’ai vu vos pétales s’ouvrir à moi, puis vous êtes repartie en me laissant une épine au doigt et c’est ainsi que ma peau s’est cicatrisée. Vous m’avez marqué à un tel point que je ne peux plus me passer de vous, tel un papillon sans couleurs. Je ne puis m’empêcher de songer aux soirées merveilleuses que nous avons passé dans la tente d’infirmerie à parler de notre vie, à jouer aux échecs et au plaisir de voir vos lèvres me sourire tendrement. La seule idée de ne plus jamais vous revoir noue mon coeur. Je ne puis changer le destin à présent, mais une flamme dans mon coeur me dit que vous reviendrez un jour à moi. Je vous aime et vous attends, mon amour...''

Pendant ce temps, je vivais sans cesse dans l’incertitude qu’on découvre ma cachette. Je ne sortais de cet endroit que la nuit pour aller me dégourdir un peu. Dans ces moments si difficiles, je m’accrochais à une seule pensée, destinée à cette jeune femme, dans l’espoir de la voir à nouveau. Quelques jours plus tard, je reçus la réponse de ma douce moitié:

"Mon cher amour,

J’ai reçu votre missive hier au soir. Ici les bombardements ne cessent pas et je vis chaque jour dans la crainte de mourir sans vous revoir au moins une fois. Je vis pour l’instant où mes yeux croiseront les vôtres. Voilà les quelques lignes que je puis vous adresser pour l’instant car il m’est difficile de penser à vous sans que les larmes coulent sur mes joues.

Quel est ce chagrin

Qui me trouble soir et matin?

Quelle est cette peur

Qui noue mon coeur?

 

Le désir de changer le destin,

Le désir d’arrêter le temps,

Les deux je n’y arriverai point,

Feuille que je suis, entraînée par le vent...

 

Votre bien-aimée, Marie''

 

Quelques mois plus tard, nous apprirent que Paris avait été libéré et les Allemands se repliaient dans un désordre total, alors que les soviétiques étaient sur le point d'occuper l'est du Reich. La guerre se termina au mois de mai 1945: le débarquement de Normandie avait porté fruit. Au cours de cette guerre meurtrière, six millions de Juifs furent exterminés dans des conditions inhumaines. Quand aux Canadiens, le bilan fut de 41 000 morts, pour 1 070 000 personnes mobilisées. Le débarquement eut lieu dans la nuit du cinq juin 1944. Les Américains attaquèrent à UTAH, OMAHA et GOLD beach, tandis que les Canadiens attaquèrent à JUNO et SWORD beach. Ce fut une expérience affreuse que je préfère oublier.

Entre-temps, malgré les nombreuses lettres que j’envoyai à mon père, je ne reçus aucune nouvelle de lui. J’appréhendais le pire. Je décidai par contre de rester en France et m’y établis. J’appris par la suite que mon père était décédé quelques mois auparavant. Cela me fit très mal sur le coup, mais j’appris à me raisonner. Je me disais que la dernière chose qu’il aurait voulu aurait été que je m'apitoie sur mon sort. Ainsi, je fis mon deuil: ce fut difficile, mais je parvins à accepter son départ. Je mariai Marie un an plus tard. En hommage à mon père, j’appellai mon premier fils de son nom.

Aujourd’hui, je me rends compte que ce que la vie nous apporte a toujours deux côtés: un mauvais, et un bon. La preuve en est que je vis maintenant avec ma femme et mes enfants, et que si la conscription n’avait pas eu lieu, je n’aurais probablement jamais rencontré Marie, et mes enfants seraient inexistants.  J'ai perdu trop de temps à considérer le mauvais côté de mon existence."

 

L’homme resta silencieux pendant quelques minutes: il était arrivé au terme de son histoire, l’histoire de sa vie. Soudain, il se leva et sortit précipitamment de ma demeure, en boitant légèrement. Avant de franchir le seuil de la porte, il se retourna. Deux larmes perlaient à ses yeux. Il murmura ce que je compris comme: " Malgré les obstacles, je suis debout et je me bats encore."

Complètement abasourdie par ce qui venait de se passer, je restai longtemps allongée dans mon fauteuil, à tourner et retourner dans ma tête l’histoire qui venait de m’être contée par un homme qui m’était totalement inconnu. Pourtant, son histoire m’avait tellement touchée! Il m’avait demandé de l’aider: était-ce de mon écoute empathique dont il avait besoin?

Ce fut à ce moment que je compris que la venue d’une tierce personne ou d’une circonstance imprévue peut changer le cours d’une vie. Celle du mystérieux visiteur fut parsemée d’embûches: son enfance privée de sa mère, la maladie de son père, le traumatisme de la guerre, la perte de son seul ami, la mort de son père... Jamais il ne s’était découragé, et, d’après son récit, il était parvenu à être heureux. Cet homme, venu de nulle part, vint à tout jamais influencer ma conscience fort troublée. Je pris conscience que la vie était un cadeau dont il fallait prendre soin. À partir de ce jour, cet homme m’éclaira sur la beauté et la magie de la vie. J’appris à apprécier les beautés qui m’entouraient et, plus jamais, la vie ne me sembla morne et grise.