Novembre 1997 -
Novembre 1997 - SI C'EST UN HOMME...
Cinq millions de nuits sans sommeil... C'est ce que souhaite
Primo Levi au bourreau nazi Eischmann. Il lui adresse ce message
dans un poème récemment republié.
Ces millions de nuits blanches symbolisent, certes, l'immensité
du crime. Elles montrent surtout la distance, -en années-lumière
pourrait-on dire,- entre la victime et le bourreau :
infranchissable fossé, irrémédiable mur entre celui ou celle
en qui on a tenté de détruire, pire, de nier l'homme et la
brute criminelle. Ni oubli, ni pardon. La communication n'est
plus, l'échange impossible. Le langage, le comportement, la
morale de la victime ne peuvent rien emprunter à ce qui a pu en
tenir lieu chez le bourreau. Le crime est inscrit dans la chair,
le cerveau, la conscience de la victime. L'éternité ne saurait
suffire pour que cette ineffaçable marque s'imprime chez le
criminel, le criminel-homme.
Le Show-Papon...
Les projecteurs sont depuis quelques semaines braqués sur un
homme criminel. Même s'il n'a pas tenu lui-même la hache, il
est le bourreau. Les Juifs déportés, les Algériens noyés dans
la Seine, les morts écrasés du métro Charonne figurent à son
actif. Ceux qui veulent voir et savoir le savent depuis des
lustres... Il semble qu'on veuille aujourd'hui faire la balance
comptable de ses forfaits avec la même unité de mesure. Or que
nous dit Primo Levi derrière sa parabole des "millions de
nuits sans sommeil" ? Il énonce l'impossible adéquation, c'est-à-dire
le refus de la haine, de la vengeance, du lynchage, de la loi du
Talion : autant de comportements, de procédés qui relèvent de
la "morale", si l'on peut dire, de l'assassin...
Impossible aux victimes, à ceux qui sont soulevés d'indignation
et de honte devant de tels forfaits, de sentir, de penser et d'agir
comme les bourreaux. A peine de renoncer à leur morale, de s'engouffrer
dans le sillage de toutes les vilenies qu'ils combattent.
Un bourreau contagieux
Or, le spectacle offert à Bordeaux, après un demi-siècle d'atermoiements
est tristement édifiant : on y voit des victimes rescapées, des
descendants de victimes auto-proclamés porteurs de messages
posthumes, crier leur haine, exiger l'enfermement immédiat d'un
individu que le Code déclare présumé innocent jusqu'à ce que
des magistrats de métier ou d'occasion l'aient condamné.
On y entend des avocats faire des fausses sorties indignées
lorsqu'ils entendent un magistrat parler de "liberté"
et le mettre en pratique, des députés promettre de légiférer
dans l'urgence et "par exception" pour priver de liberté
sans délai un "justiciable".
On sait pourtant sur quels fondements s'instaurent les
juridictions et les lois d'exception. On connaît aussi le nombre
imposant de détentions "provisoires" pour des délits
mineurs... évidemment moins prestigieux pour les maîtres du
barreau.
Ainsi des personnages prétendant défendre des victimes sont
prêts à tout, appellent à des lois scélérates, parlent le
sabir du bourreau. De même entend t-on exiger du bourreau l'Aveu,
préalable indispensable au pardon, le Remords expiatoire, le
Repentir dont Spinoza disait qu'il était le redoublement de la
faute... Vocabulaire d'inquisiteur, d'autocrate religieux, de Fou
de dieu, porte ouverte à toutes les violences, religieuse,
raciste, sexiste nationalitaire, celle dont le savant et théologien
Leibovitz disait qu'elle ne pouvait conduire qu'à la "bestialité".
Et si l'individu se refuse à l'aveu, au repentir, on imagine
la suite : le lynchage, la loi du Talion. Un auditeur de France-Inter
suggère de l'enfermer dans un wagon à bestiaux pour le même
voyage que ses victimes. Pourquoi s'arrêter là : il reste la
torture, la chambre à gaz, la noyade en Gironde, l'étouffement
sur une bouche de métro.
Des auteurs en vogue font dans la dérision démagogique,
plus policée mais aussi efficace : ainsi Mme Forrester (Le
Monde 15 /10/1997) qui ne supporte pas la liberté d'un papon
suggère aux représentants des victimes de se repentir pour leur
audace de troubler le "repas fin" et la "tasse de
thé" du bourreau.
Me Korman, avocat (Le Monde 15 /10 /1997) s'offusque de voir
un client d'un confrère être "presque sûr" d'échapper
à la prison.
Me Théo Klein (Le Monde 15 /10 /1997) a bien révisé pour
ce procès le langage "bourreau" : Tout simplement il dénie
la qualité d'homme à celui qui est accusé de crime contre l'humanité.
Il écrit : " Un homme, Vous, M Papon ? Non, une âme morte".
Pour Hitler les Juifs n'étaient pas des hommes.
Le chroniqueur P. George (Le Monde 12-13 /10 /1997) ironise
sur la maladie presque imaginaire de Papon et sur un procès qui
va se faire "d'un chateau-hôtel" à un Palais (de
justice), "au rythme cardiaque de l'accusé".
L'éditorial du Monde (12-13 10/1997), sous le titre "Le
Jour du Kippour" se scandalise d'une "largesse
juridique" qui permet à l'accusé de se gaver de caviar le
jour même ou la religion juive impose le "Jeune". On
appelle ça une image forte.....
Est-ce ce qu'on nomme "aller dans le sens du vent, celui
de l'histoire" ? Faut-il hurler comme un loup, avec les
loups sous prétexte qu'on a un loup devant soi.
La boite de Pandore...
Mais, au fait, qui est le loup ? Papon ou bien la cohorte des
"fidèles" serviteurs de l'État. La voila cette tribu,
qui sort du bois. M Seguin prend peur : n'écoutez pas Chirac, le
Repenti... ne mélangeons pas les torchons et les serviettes, l'État
gaullien, notre fonds de commerce, avec l'État vichyste. L'un,
le mien, comme mes amis et moi-même, c'est la France. L'autre, c'est
l'Anti-France, une parenthèse infâme que je ne saurais voir.
M. Jospin accourt en renfort : pas d'amalgame. Pas de lumière
trop crue sur les moeurs et les pratiques de ces serviteurs de l'État,
aussi zélés sous Pétain que sous De Gaulle et dont nous nous
honorons d'être. Se sentant tout aussi morveux, les hommes du
"Centre ", Bayrou en tête, preux chevalier qui vient
à peine de défendre "Trottinette et l'Encornet", se
précipitent sur cette nouvelle noble cause : évidemment "le
travail, la famille et la patrie" font toujours partie de
leur attirail rhétorique et pratique. Ils vont jusqu'à féliciter
Mitterrand, ce grand rassembleur, protecteur de Bousquet.
Le frère en nationalisme de Pasqua, le "républicain"
Chevènement, avant de préparer pour nos immigrés quelques
trains de l'exil, juridiquement sans faute, se sent dans ses
petits souliers.
Bref c'est l'affolement, la révolte des chefs si peu
imaginatifs qu'ils reprennent en choeur le couplet du "y'a
pire". Ils tentent de s'abriter derrière leur épouvantail-miroir
favori : le crypto-fasciste Le Pen : regardez nous et gardez nous,
nous les intègres, les sans tache, les sourcilleux démocrates
ou nous vous laissons dans les bras d'un Gauleîter...
Comment arrêter la machine infernale ? Ce maudit Papon qu'on
a caché dans nos valises pendant 50 années, puis lâché sans
enthousiasme à la vindicte populaire, risque d'être un
malfaisant boomerang. Il va nous casser la baraque, comme on dit
dans les salons.
Étouffons le bruit que font tous ces repentis de fraîche
date, Président, Policiers, Religieux, Médecins de l'Ordre
vichyssois. Dramatique contagion. Ces messieurs de la
magistrature ne vont-ils pas s'y mettre à leur tour, eux dont
les pères ont prêté serment avec un bel ensemble au Grand Maréchal
de France ? Et on va reparler de ces députés qui, à 10% près,
ont pensé "réaliste" de confier au massacreur de
Verdun et des fusillés pour l'exemple, le soin de serrer la main
au champion toutes catégories du massacre sur une grande échelle.
Non ! Qu'on ne nous oblige pas, tels de vulgaires agents de l'Épiscopat,
à la Grande Repentance.
Après tout, nous sommes la France, les fidèles serviteurs
de l'État français (sauf de 1940 à 1945 mais c'est si peu).
Nous sommes des mandataires, de simples agents d'exécution de la
volonté très générale du peuple français. Qu'il s'en prenne
à lui ce peuple, qui depuis des générations, a fait de nous
des responsables jamais coupables. Certes nous l'avons aidé à bâtir
un cadre constitutionnel, administratif, socio-économique qui développe
notre puissance à proportion des entraves qu'il nous permet de
mettre à ses libertés. Notre "réalisme" économique
et social nous protège, grâce à son aval, de nous trouver empêtrés
dans une Morale d'un autre temps.. Quant au Droit, il faut raison
garder : un Papon ne saurait faire la pluie et le beau temps.
Vigilants gardiens de l'Ordre établi, simples tenanciers du
pouvoir d'État, nous faisons notre la formule de Pierre Joseph
Proudhon : " L'État est étranger au droit, indifférent à
toute idée morale. C'est un instrument de force.".
Et la Justice ?
Les distributeurs de sanction, les magistrats d'État,
repentis ou non n'ont rien de commun avec la Justice. Qu'ils se
contentent d'appliquer l'adage de La Fontaine et ils auront
satisfait à la loi : "Selon que vous serez puissants ou misérables,
les jugements de Cour vous feront blanc ou noir".
La justice est innée, elle est dans la personne humaine,
dans la conscience de chaque individu.
"La Justice... est le respect spontanément éprouvé et
réciproquement garanti, de la dignité humaine en quelque
personne et dans quelque circonstance qu'elle se trouve
compromise et à quelque risque que nous expose sa défense".
(Gd Robert citation 3)
Le respect de l'individu, de sa dignité, la spontanéité d'un
échange réciproque, mutuel, non hiérarchisé, la défense
active de ces valeurs spécifiques de la qualité d'homme, sont
les fondements de la Justice.
Une telle morale est exclusive de la soumission à un ordre,
à l'exercice d'une fonction subordonnée à un pouvoir régalien,
à plus forte raison si ce pouvoir prétend protéger la fonction
en la déclarant intouchable et indépendante de lui. Un
fonctionnaire, magistrat ou autre attend récompenses et
promotions du chef qui le choisit et l'installe. En échange il
fait preuve d'un zèle d'intensité variable. Certains sont plus
efficaces que d'autres. Papon était l'un de ceux la. L'État
vichyste l'a reconnu, l'État gaullien aussi. Jusqu'à l'État d'Israël,
qui, pour "services rendus" lui a offert une superbe pétoire...
Paris le 20 Octobre 1997
Archibald Zurvan (La vache folle)
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