Février 1998 - Le miroir aux alouettes
"Honneur ! Patrie ! Droit !...
et derrière ces miroirs aux alouettes
Qu'est ce qu'il y a ? "
Les Thibaud - Roger Martin du Gard
Et derrière les mots "Rebelle, Résistance,
Insoumission " du livre d'Onfray (Grasset Éditeur, Paris
1997 ), qu'est ce qu'il y a ?
La revue Alternative Libertaire, qui semble s'être pourtant
posé la question, n'a pas hésité, par masochisme, à coup sûr,
à faire sa "Une" sur le portrait de l'auteur accompagné
d'un dithyrambe "Le livre le plus percutant de l'année..."
Percutant certes, comme un coup de bâton, un habile
mouvement destabilisateur d'art martial.
On se demande si le responsable de la revue a choisi son
titre admiratif sans avoir lu le remarquable papier de Michelle
Beaujan sur le sujet, texte qu'il a modestement relégué à la
page 7.
Il n'est pas nécessaire de se référer à la pensée et à
la morale anarchiste, comme prétend le faire Onfray, pour décrire
et analyser brillamment la condition salariale et l'organisation
inégalitaire à vocation concentrationnaire de la Société où
nous vivons.
Cet exercice, Onfray le fait avec brio, nous sensibilisant
dans ses premières pages (celles reproduites par A.L), quand il
décrit sa plongée dans l'univers de l'usine.
Mais comme le remarque, exemples à l'appui, Michelle Beaujan,
pour lire et comprendre le jargon qui suit, il faut s'accrocher.
Seul l'auteur peut prendre son pied et éprouver une "jubilation
hédonique" mitigée de sadisme à nous imposer " la
souffrance pour le savoir".
Pour le reste, si nous voulons y voir une pensée conséquente
dans sa "résistance", une philosophie ayant quelque
rapport avec l'Anarchie, il convient d'y regarder d'un peu plus
près.
Une pensée caduque (p. 205)
Pour l'auteur de cet essai sur l'insoumission la pensée
anarchiste serait caduque, cette pensée qui "...fait de l'État
son objectif prioritaire et unique..."
Or la lutte contre l'État n'a jamais, même au temps du
capitalisme balbutiant et donc solidement étayé par le pouvoir
d'État, été le seul et unique objectif des penseurs et des
acteurs du socialisme.
C'est le pouvoir d'État, défendant le privilège du capital
qui est visé autant que les autre formes de l'autorité
oppressive et inégalitaire (Églises, Féodalités industrielles
et financières)
Si pour Onfray, l'État n'est (p.215) "...qu'une machine
sans aucun coefficient éthique...", juste un "...mécanisme
obéissant aux ordres", on pourrait lui rappeler que lorsque
les ouvriers anglais et lyonnais, dans les années 1830/40, s'en
prenaient aux "machines" ce n'était pas parce qu'elles
disposaient ou non d'un coefficient éthique, ni parce qu'elles
allégeaient peu ou prou leurs souffrances physiques, non plus
par dégoût rétrograde pour une machine moderne mais parce qu'elles
les privaient, entre les mains des patrons, de leurs moyens de
survivre. Derrière la machine il y a le capital, même si c'est
une machine d'État.
Onfray doit supposer que l'État est une abstraction, un
songe creux, que dans la machine d'État il n'y a pas d'hommes de
pouvoir avec leur volonté de maintenir leur morale bien à eux
de l'ordre établi. Proudhon écrit "L'État est étranger
au droit, indifférent à toute idée morale, c'est un simple
instrument de force...". C'est cet instrument auquel s'oppose
l'anarchiste pour la raison qu'il est le bras armé de l'injustice.
L'age d'or (p.207)
Pour Onfray la pensée anarchiste est une vieille lune. Elle
est fondée sur un "millénarisme doublé de sacrifice à l'utopie
classique".
Autant d'affirmations en totale opposition avec les
conceptions libertaires. Il est assez triste de rappeler que
contrairement à ce que nous promettaient les marxistes et que
nous annoncent les libéraux pur et durs du capitalisme moderne,
il n'y a jamais eu pour les anarchistes de "Fin de l'Histoire",
de paradis futur, de système social clos, définitivement bouclé
par quelque prophète terrestre ou céleste.
De même la notion de sacrifice relève de la croyance en un
absolu. Elle s'oppose à la pensée raisonnante, au jugement, à
l'esprit critique, à l'autonomie de la personne. Seuls des
religieux de tout acabit la portent au pinacle : Dieu, l'Etre
suprême, la Patrie, les générations futures, l'Homme Nouveau,
etc. Autant de fantômes contre lesquels les anarchistes se
battent.
Dans ces conditions et devant ce qu'on espère être une
erreur de lecture ou une mauvaise interprétation de la pensée
anarchiste, Onfray ne pouvait qu'accumuler les contre-sens. Quand
il parle d'utopie classique (sic) on peut se demander à quoi il
fait référence. Ni l'anarchisme de Proudhon, ni le Socialisme
"pratique" de Blanqui n'étaient "classiques",
encore moins "utopiques". "Tout donner au présent",
disait Blanqui. Le mutuellisme et le fédéralisme proudhonnien
sont ancrés dans le concret. Quant à l'idéal libertaire, comme
le dit la chanson, il est le contraire d'un modèle social fermé,
défini à l'avance. Il est un moteur de l'action contre l'injustice,
le fondement des valeurs anarchistes qui supportent cette action,
il est une dynamique permanente soutenant la volonté de l'individu
et du groupe dans une société ni statique, ni figée, ni idéalisée,
mais au contraire vivant de ses contradictions, de ses antinomies
dans un équilibre reposant sur la justice économique et sociale.
Paris le 25 janvier 1998
Archibald Zurvan (La vache folle)
Suite du texte D'Archibald
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