Mercredi 3 février 1999
POINT DE VUE
Sur le négationnisme imaginaire de Gilles Veinstein
par Pierre Vidal-Naquet
GILLES VEINSTEIN est-il un négationniste du génocide des Arméniens ? C'est là une des questions que l'on peut se poser en lisant la page 9 du Monde du 27 janvier. Mais cette question en appelle d'autres auxquelles il faut répondre avec clarté.
Le concept juridique de "génocide" est né en 1944, créé par le juriste américain Raphael Lemkin devant l'ampleur prise par le massacre des juifs, exterminés simplement parce qu'ils étaient nés juifs. Il a été depuis ratifié par la convention de 1948 et utilisé, parfois à bon escient, parfois de façon contestable et même parfois de façon franchement abusive. Le massacre des Tutsis du Rwanda en 1994 est un bon exemple d'utilisation correcte du mot. Quoi qu'en ait dit en son temps le Tribunal Russell, le concept de génocide ne s'appliquait pas à la guerre américaine au Vietnam. J'avais alors essayé en vain d'en convaincre l'un des juges.
S'applique-t-il au massacre des Arméniens de Turquie en 1915 et pendant les années suivantes ? Pour autant que je sois informé après avoir lu un certain nombre d'ouvrages, y compris ceux qui exposent la thèse "turque", ma réponse personnelle est : oui. Pour me borner à une des pièces à conviction : les rapports du consul américain Leslie A. Davis sur ce qui s'est passé dans la province de Harput, au coeur de l'Anatolie, donc loin de tout danger russe et avec l'accord du gouverneur, ne laissent aucun doute sur la question. Il s'est bien agi d'une entreprise de destruction de masse.
Toute cette affreuse affaire appartiendrait à l'Histoire si le gouvernement de la Turquie kémaliste - ce ne fut pas le cas du gouvernement ottoman de 1919 - ne s'était acharné à nier l'évidence, utilisant ses universitaires et mjme certains spécialistes étrangers à des fins de propagande douteuse. Ils ont nié le massacre des Arméniens comme ils nient aujourd'hui l'existence du peuple kurde.
Gilles Veinstein appartient-il, comme il en est accusé, à cette clientèle ? Franchement, je trouve cette accusation inadmissible et je m'étonne que des collègues que j'estime l'aient reprise à leur compte.
La seule pièce de cette accusation est un article de deux pages publié en 1995 par la revue L'Histoire. J'ai lu cet article en son temps et certaines formules m'en avaient pour le moins étonné, et je l'avais dit à mon collègue Gilles Veinstein. Celui-ci avait raison de rappeler le contexte, celui d'une guerre impitoyable dans laquelle certains Arméniens avaient choisi le camp ennemi, mais il admettait que près de la moitié des Arméniens d'Anatolie étaient morts lors de ces massacres. Est-ce là une attitude négationniste ? Avait-il tort de signaler que quelques-uns des documents sur lesquels s'appuient les défenseurs de la cause arménienne sont des faux ? Qu'il estime, après d'autres savants, que la décision de meurtre a été prise non par le gouvernement ottoman, mais par le coeur de l'Etat jeune-turc, le Comité union et progrès, est-ce un crime ? De plus, cet article avait été demandé à Gilles Veinstein par la direction de la revue pour exprimer un peu d'inquiétude face à des affirmations jugées un peu trop univoques. Son rôle était celui d'un "discutant".
Revenant sur cette question dans une lettre adressieà Gilbert Dagron, administrateur du Collàge de France, le 17 juillet 1998, Gilles Veinstein écrit : "Si l'on prend pour seul critère de la définition du génocide l'ampleur de l'amputation subie par un peuple, la réalité de celui-ci ne laisse aucun doute dans mon esprit." Est-ce là du négationnisme ? Encore une fois, on peut discuter telle ou telle affirmation de Gilles Veinstein. Je regrette pour ma part qu'il s'appuie une fois sur un livre officieux, celui de Kamuran Gurun, Le Dossier arménien (Triangle, 1984), qui me paraît parfaitement suspect ; mais son intervention relève de la discipline historique, c'est-à-dire de la discussion, non de l'anathème.
Or tout a été fait, après la définition de la chaire d'histoire turque et ottomane au Collège de France, pour disqualifier celui que l'on savait être le candidat. En vain a-t-on espéré que, une fois l'élection acquise, l'Institut ésavouerait le Collège. Voici maintenant qu'on fait appel au pouvoir politique pour annuler une décision universitaire. Tout cela à coups d'injures et de calomnies.
La loi Gayssot, que j'ai toujours condamnée, avait au moins le mérite de combattre des négationnistes authentiques. Qu'elle ait eu des effets pervers a été démontré par l'affaire Garaudy. Un livre aussi nul que celui de ce vieux stalinien n'aurait eu, sans la loi Gayssot, aucun écho. On assiste aujourd'hui à un autre effet pervers, mais il s'agit, cette fois, d'un négationnisme imaginaire. Claude Allègre, Lionel Jospin, Jacques Chirac refuseront-ils de nommer Gilles Veinstein ? Le fait serait, je crois, sans précédent depuis Napolion III rayant Ernest Renan de la liste des professeurs au Collège de France pour avoir mis en doute la divinité de Jésus-Christ, ou depuis le régime de Vichy mettant à la porte du Collège Emile Benveniste et quelques autres, parce qu'ils étaient juifs. On espère qu'il n'en sera rien.