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"Love And Theft"

 

            Aujourd’hui que Bob Dylan est célébré un peu partout dans le monde (parmi les récentes récompenses, la médaille du Centre Kennedy des mains du président Clinton en décembre 1997, trois Grammy Awards pour Time Out Of Mind en 1998, un Golden Globe Award et un Oscar pour la chanson Things Have Changed en début d’année 2001, le prix Nobel de littérature dans quelques années, et des articles tous plus positifs les uns que les autres dans la presse internationale), il devient difficile d’avoir un point de vue original et objectif sur cet énigmatique chanteur. Ce qui me dérange dans cet engouement aussi soudain qu’inattendu aujourd’hui (mais expliquable…) c’est lorsque certains journalistes ou certains journaux et magazines, les mêmes qui, il y a quelques années, prenaient un plaisir jouissif à l’éreinter, viennent tout à coup me dire qu’ils ont toujours su quel artiste extraordinaire il était ! « You’ve got a lot of nerve, to say you are my friend ”…  Alors que penser de son dernier album, « Love And Theft » ?           

                                 

 

 

            A la première écoute de l’album, deux choses surprennent immédiatement : 1. la variété des styles de musique (blues, rockabilly, ballades, swing, country, rock’n’roll…) renvoie à la source de la musique américaine où Dylan inlassablement puise ses racines pour créer sa propre musique, ou plutôt pour retranscrire ces mélodies et sons qui parcourent depuis tant d’années son monde intérieur. 2. le flot de paroles qui dans ces douze chansons tombe en cascade, donnant l’impression vertigineuse d’une suite de tableaux qui se succéderaient les uns aux autres et dont certains motifs (personnages, atmosphères, lieux…) reviennent pour disparaître aussi vite.

            Dylan a enregistré cet album à New York en mai 2001 avec son groupe actuel de scène (Larry Campbell, Charlie Sexton, Tony Garnier et David Kemper), auxquels s’est ajouté le merveilleux pianiste et organiste Augie Meyers. Tout au long des douze chansons les musiciens réussissent un véritable tour de force et « Love And Theft » fait indéniablement partie des albums les plus réussis musicalement de Dylan. Et cette réussite est sublimée par la performance, ou plutôt les performances vocales de Dylan qui trouve pour chaque chanson un registre vocal qui colle parfaitement avec le type de chanson. Malgré les limites de sa voix aujourd’hui, par rapport à l’incroyable souplesse de celle des années 60 et 70,   Dylan réussit dans cet album à utiliser avec des variations prodigieuses tout son potentiel actuel.

            Beaucoup de commentateurs ont souligné l’impression de jovialité et de bonne humeur qui ressort de l’album, comparant « Love And Theft » avec la désolation et le noir de Time Out Of Mind, l’album précédent de Dylan. Si cette jovialité existe musicalement dans certaines chansons et si Dylan retrouve tout au long de l’album un humour dévastateur, une écoute attentive des paroles montre que l’album est beaucoup plus menaçant et sombre qu’il ne paraît. Et d’ailleurs, les chansons aux tempos entraînants et qui semblent au départ regorger de chaleur et de gaieté se terminent toutes par de surprenants changements d’humeur qui évoquent de manière vindicative des mauvais présages.

            Et ce ton menaçant apparaît clairement dès la première chanson de l’album, Tweedle Dee & Tweedle Dum, dans les ponctuations électriques de la guitare de Charlie Sexton et dans l’inextricable labyrinthe des paroles. Personnages peut-être empruntés à Lewis Carroll, ces deux lanceurs de couteaux, pensionnaires du Pays de Nod, dont les sacs contiennent des os humains et qui font mijoter des cerveaux dans de l’ail et de l’huile d’olive, nous plongent immédiatement dans un monde qui n’est pas aussi serein qu’il ne voudrait paraître. Chaque strophe accentue l'envahissante angoisse sous-jacente, intentionnellement dissimulée dans les mystères de la chanson qui resteront à jamais irrésolus.  

            Mississippi est la seule chanson qui n’a pas été écrite spécifiquement pour cet album, puisqu’elle date des sessions pour Time Out Of Mind en 1997. Dans un récent interview, Dylan a expliqué qu’il ne l’avait finalement pas utilisé alors parce que sa vision n’était pas en accord avec celle du producteur de Time Out Of Mind, Daniel Lanois.  A l’écoute de cette nouvelle version, on ne peut que se réjouir de ce choix, Mississippi étant probablement un des chefs-d’œuvre de l’album. La voix de Dylan et une mélodie captivante unifient magnifiquement des paroles non-linéaires d’où ressortent une succession d’aphorismes et d’images saisissantes dignes d’un classique de Dylan, dont les sens se perdent pour ressurgir de manière héroique et mystérieuse. « Mon bateau s’est brisé en éclats et coule rapidement / Je me noie dans le poison, je n’ai pas d’avenir, pas de passé / Mais mon cœur n’est pas fatigué, il est léger et libre / Je n’ai que de l’affection pour tous ceux qui ont voyagé avec moi »…

            Summer Days est la première diversion de l’album. Cette chanson exubérante semble sortir des studios de Sam Philips à Memphis au tout début des années 50 et des allusions à Elvis Presley surgissent brièvement (j'adore l'idée d'un Dylan "debout sur la table, proposant un toast à la santé du King"!) avant d’évoquer brusquement un politicien dans ses baskets en course pour son élection en train de sucer le sang du génie de la générosité ! Impossible d’écouter la musique sans ressentir l’envie de danser, de se déhancher et de suivre l’enivrant et endiablé rythme de la mélodie. Rien dans les paroles de la chanson ne reflète pourtant l’optimisme de la musique. Les jours d’été et les nuits d’été semblent inexorablement passés et le narrateur s’apprête à partir au matin, dès que les nuages sombres se dissiperont, mais pas avant de mettre le feu comme cadeau d’adieu !

            Bye And Bye est une chanson étonnante : un swing lent et nonchalant, une musique d’ambiance qui pourrait provenir d’un cabaret mais dont les dernières lignes ne seraient jamais entendues dans un tel endroit. Le narrateur met fin à ses « rimes enveloppées de sucre » pour avertir sans équivoque la personne à laquelle il s’adresse : « Je vais te baptiser dans du feu pour que tu ne puisses plus pêcher / Je veux établir mon autorité par la guerre civile / Je vais te montrer comment un homme peut être loyal et authentique ». 

            Brusque changement de style avec Lonesome Day Blues, un excellent blues électrique et brut où la voix de Dylan semble sur le point de se rompre avant de reprendre de l’assurance pour rugir un avant dernier couplet jubilatoire et prophétique, «je vais épargner les vaincus, je vais parler à la foule (x2) / Je vais enseigner la paix à ceux qui ont été conquis, je vais dompter les fiers » . De nombreuses allusions familiales se retrouvent dans cette chanson, en particulier un poignant « comme j’aimerais que ma mère soit toujours vivante » (la mère de Dylan, Beatty Zimmerman, est morte en janvier 2000) mais que l’on doit aussi opposer aux plus obscures références à « un frère mort à la guerre » (le frère de Dylan, David Zimmerman, est bien toujours vivant !) et à « une sœur qui s’est enfuie pour se marier et dont on n’a plus de nouvelles » ( Dylan n’a pas de sœur !)…  

              Floater est une des plus étranges chansons de l’album. Un style de musique inédit chez Dylan et des couplets qui se succèdent les uns aux autres comme le monologue d’un vieil homme en train de perdre la raison et qui énumère des souvenirs qui oscillent entre le réel et l’imaginaire. Diverses périodes semblent se fondre au gré de la narration : les lendemains de la guerre civile dans le sud des Etats-Unis, l’époque élisabéthaine de la fin du 16ème siècle, les années quarantes d’un adolescent de Memphis ou les années cinquantes d’un adolescent du Minnesota, et l’époque actuelle de ce début du XXIème siècle. Tout cela flotte magnifiquement tout au long de la chanson, tout comme le discret violon de Larry Campbell, mais là aussi, tout à coup, surgit un avertissement qui n’a plus rien des divagations précédentes : « Si jamais tu essaies de te mettre en travers de moi / Ou si tu te retrouves sur mon chemin / Tu le feras au péril de ta vie / Je ne suis pas aussi calme, ou aussi indulgent qu’il ne semble / J’ai connu suffisamment de chagrin et de querelles ».

            High Water est dédiée à Charley Patton, un des plus grands chanteurs du Mississippi Delta Blues des années 20, auteur d’une chanson qui porte aussi le titre de Highwater, qui relate la crue de 1927 des eaux du Mississippi et de ses affluents. C’est au son d’un banjo et de guitares acoustiques que Dylan conte sa propre vision apocalyptique d’une montée des eaux qui n’épargnera personne. Pas moyen de s’échapper, l’air manque et tout se disloque tout autour. Récit funèbre et obsédant où l'on rencontre divers chanteurs de blues, Charley Patton mais aussi Big Joe Turner, Robert Johnson, et ,de manière plus surprenante, Charles Darwin et George Lewes. A la lumière de ce qui s’est passé le 11 septembre aux Etats-Unis, date qui, par un curieux tour du destin, est aussi celle de la sortie de « Love And Theft », de nombreuses images de la chanson, et de l’album de manière générale, prennent alors un sens encore plus sinistre.

            Moonlight est une autre chanson à la mélodie inhabituelle. Une sublime évocation d’un paysage rempli de mélancolie, ponctuée par cet incessant appel désespéré d’une rencontre au clair de lune. Le cœur du narrateur n’aspire qu’à entendre le chant mélodieux de l’oiseau chanteur mais ses larmes coulent jusqu’à la mer. L’apparente douceur des images et de la musique n’est, pourtant, peut-être pas perpétuelle: «  Je prêche la paix et l’harmonie / les bienfaits de la tranquillité / cependant je sais quand vient le moment de frapper », avant de faire remarquer que « seul un voleur peut attraper un voleur »… Cette rencontre au clair de lune est-elle si romantique qu’elle semble l’être ? Est-ce son propre pouls que le narrateur ressent dans les paumes de sa main dans la dernière strophe ou est-ce celui de sa victime, pendant que des chênes poussent des gémissements ? 

            Brusque changement de musique avec Honest With Me, un puissant rock dans lequel le narrateur lutte contre des souvenirs qui pourraient étrangler un homme. Souvenirs de luttes passées, « je ne regrette rien de ce que j’ai fait / Je suis content de m’être battu, si seulement nous avions gagné » mais la bataille ne s'arrête jamais et continue toujours, « je suis ici pour créer le nouvel empire impérial / je vais faire tout ce que les circonstances demandent ». Et le refrain résonne comme un ultime avertissement : « tu ne comprends pas, ce que je ressens pour toi / Tu serais honnête envers moi si seulement tu savais » !  

            Po’ Boy est encore une surprenante chanson et un autre exemple de narration éparse qui évoque la vie d’un pauvre travailleur du sud des Etats-Unis, probablement noir, qui lutte pour survivre, poursuivi par la police et qui doit se contenter d'une vie errante et misérable. « Le temps et l’amour m’ont marqué de leurs griffes / J’ai dû me rendre en Floride, en évitant les lois de la Géorgie/ Pauvre garçon dans l’hôtel qui s’appelle Le Palais de la Tristesse »… Et il se retrouve à la fin « sous les étoiles qui brillent / Faisant la vaisselle et donnant à manger aux cochons » ! Tout comme le fils prodigue dans la bible…

            Retour à un rock puissant, auquel s'ajoute les riffs d'une guitare slide, avec un surprenant changement de tempo à chaque début de strophe pour la chanson Cry Awhile. «  Je me sens comme un coq de combat, je ne me suis jamais senti aussi bien » clame le narrateur. Et quelqu’un risque bien d’en payer les conséquences car dans le dernier couplet il annonce : « je vais peut-être avoir besoin d’un bon avocat, mon procès risque bien d’être tes funérailles / J’ai pleuré pour toi, maintenant c’est ton tour, tu peux pleurer un moment » !  

            L’album se termine magnifiquement avec Sugar Baby, au rythme lent et traînant, tout autant hymne que dernières paroles vindicatives. La musique est tout simplement parfaite, en particulier l’accordéon en arrière-plan, et la clarté et la précision de sa voix sont d’une éblouissante beauté. Dylan tourne le dos au soleil, « car la lumière est trop intense », pour méditer sur les chemins imprévisibles qui jalonnent toute vie humaine et, en particulier, sur les difficultés que rencontrent tout être humain. Les bons moments de la vie peuvent rapidement basculer dans la désillusion : « Chaque moment de l’existence ressemble à un sale tour / Le bonheur peut arriver soudainement et repartir aussi vite / A chaque instant de la journée, la bulle peut éclater ». Paroles de sagesse et de résignation d’un homme qui a enduré suffisamment d’épreuves pour pouvoir affirmer : « Je peux voir les difficultés qui attendent chaque personne dans le monde » et qui sait que « on peut apprendre à pouvoir vivre avec certains souvenirs, mais avec d’autres on ne peut pas. » Paroles, aussi, d’un homme dont les amours passées ont laissé des traces qui saignent toujours : « Tes charmes ont brisé bien des cœurs et le mien en particulier » et qui se durcissent dans le lancinant refrain : « Sugar Baby, continue ton chemin, tu n’as vraiment rien dans la tête / Tu as passé des années sans moi, tu peux aussi bien continuer maintenant. » Sugar Baby contient aussi la dernière allusion familiale, pleine de malice, de l’album : « Je vis actuellement chez Tante Sally mais tu sais bien qu’elle n’est pas vraiment ma tante » ! La chanson et l’album se terminent sur cet ultime conseil : « Lève les yeux, lève les yeux, cherche ton Créateur, avant que Gabriel ne souffle dans sa trompette »…  

             

Le test ultime concernant un album est sa capacité à continuer, après de multiples écoutes, à étonner, surprendre et à dévoiler ses richesses. « Love And Theft » possède toutes les caractéristiques pour cela. L’étendue musicale que Dylan utilise sur cet album est immense et prodigieuse, les allusions littéraires et humaines sont encore plus vastes et significatives et les performances vocales sont remarquables. Cette extraordinaire richesse de références musicales et littéraires ouvre une multitude de portes et chaque nouvelle écoute laisse entrevoir le chef d’œuvre qu’est assurément « Love And Theft ». L'étrange esprit derrière les yeux d'un homme étrange capture, comme au travers d'un filtre, des fragments d'un passé hanté par l'histoire d'un pays et par d'innombrables anecdotes personnelles pour recréer ce passé et nous parler de notre époque actuelle. Cet album abonde de remarquables perspicacités sur la condition humaine, (entre)mêlés de plaisanteries, souvenirs, allusions bibliques, comptines, références multiples au blues, ironies désabusées, espoir et malédiction. Impossible, aussi, de ne pas ressentir avec quelle force et quelle authenticité brutale l'album, dans son ensemble, s'applique aux évènements que nous connaissons aujourd'hui et Dylan nous force à faire face à cette vision sombre et envahissante, tout autant épique que menaçante.     

 

            Dernièrement un journaliste a demandé à Dylan si « Love And Theft » était son meilleur album. Dylan a répondu que c’était en tout cas son plus récent ! Le fait qu’il soit son « meilleur plus récent album » me satisfait largement…

 

            Thanks Bob …