De fait, le cas de Gérard de Villiers, inventeur du fameux SAS, est quasi unique, tant par sa capacité à gagner de l'argent que par sa prolixité (il finit d'écrire le cent quarante et unième épisode de la saga Linge). Pour trouver un succès équivalent dans le roman populaire, il faut regarder du côté de San-Antonio. « Et encore, Frédéric Dard était un auteur, remarque Gérard de Villiers. Il n'était ni éditeur ni propriétaire de ses droits. Je pense être le seul écrivain français à être dans ce cas. »
Gérard de Villiers commence sa carrière en 1965. Il est journaliste à Paris Presse, où paraît en feuilleton Opération Tonnerre, une histoire de James Bond. L'auteur, Ian Fleming, vient de mourir, et le succès de 007 est alors modeste. Paul Paoli, ami de Gérard de Villiers, flaire le filon. « Il venait de créer Nuits blanches chez Plon, raconte Gérard de Villiers. Il m'a suggéré de faire une série d'espionnage. » C'est ainsi que naît SAS à Istanbul, le premier de la série. Le public accroche. Le roman contient ce qu'il faut d'aventure, d'érotisme, de violence, mais aussi d'informations. « Je suis resté journaliste, affirme Gérard de Villiers. Mes livres sont d'abord des reportages décrivant des faits réels. Dans Djihad, par exemple, 90 % de ce que j'écris est exact. »
Ses amis du renseignement. Pour chacun de ses livres, l'auteur se documente, se rend dans chaque pays, étudie la situation politique, observe quels services secrets s'affrontent, et assaisonne le tout avec une fiction. Les descriptions sont soignées à un point tel que, dit la rumeur, des agents de renseignement français embrasseraient l'essentiel de la situation d'un pays en lisant les aventures du prince Malko. « N'exagérons rien, se défend mollement Gérard de Villiers. Mais il est exact que j'ai des amis dans les services de renseignement. » Pour appuyer, il montre un livre consacré aux services secrets écrit en bulgare avec une curieuse dédicace sur la page de garde : « We are the same family » (Nous sommes de la même famille). « Les agents du renseignement sont mes premiers lecteurs, poursuit Villiers, et n'hésitent pas à corriger mes erreurs. Mais il y en a peu. Je suis un auteur français qui travaille à l'américaine. Mes romans sont de véritables enquêtes d'investigation. » Et tant pis si des critiques rétorquent que la grille d'interprétation des événements est orientée de la même façon...

L'actualité sert de trame à tous les SAS. Le SAS 141, L'otage de Jolo, relate assez fidèlement la situation des otages occidentaux. La recette, éprouvée, paraît simple, à l'../image de la collection « Harlequin ». « Il y a une différence, s'insurge Gérard de Villiers. Je fais une série dont je suis le seul auteur, avec un personnage récurrent. » Comme les recettes annexes de chaque livre, qui ont défrayé la chronique. Le prince Malko prend toujours les mêmes lignes aériennes dont il vante le confort, porte au poignet une montre suisse ultra-précise, admire les meubles du même styliste, boit une certaine marque de whisky, de la vodka et du cognac. « Ce n'est pas de la publicité clandestine, c'est du sponsoring. » Qui rapporte plus de 1 million de francs par an.
Gérard de Villiers n'est pas qu'un auteur. C'est aussi un chef d'entreprise avisé, qui dirige les Editions Gérard de Villiers et Gecep. Les deux maisons totalisent 80 millions de chiffre d'affaires par an. La Gecep regroupe trois marques différentes : Vauvenargues, qui publie des collections comme « L'Exécuteur », « Brigade mondaine », « Faits divers » ; Le Cercle, spécialisé dans les érotiques ; et Murder Inc., qui traduit des polars américains. « C'est la danseuse, confie Agnès Pareire, directrice littéraire, on le fait pour le plaisir. Le Cercle est avant tout une maison de littérature. Ce n'est pas du porno, nous publions des auteurs qui ont une vraie carrière littéraire, tel Serge Filipini, et des premiers romans. » La vraie pépite, ce sont les Editions Gérard de Villiers, qui hébergent SAS. La société devrait réaliser 55 millions de francs en 2001. Pour récupérer son nom, ses droits, Gérard de Villiers a dû ferrailler ferme. Les Editions Gérard de Villiers ont été créées en 1988, en association avec le groupe Hachette. Il était convenu que ce dernier reprenne la totalité des parts dix ans et 40 SAS plus tard. A l'échéance, les deux partenaires ne parviennent pas à un accord sur le prix. Gérard de Villiers quitte le groupe « brouillé ». SAS, jusqu'en 2000, sera publié chez Malko Production. Finalement, Hachette cède la propriété littéraire des 40 titres. « Gérard de Villiers est un procédurier, murmure un ancien de Hachette. On aime bien l'argent qu'il rapporte. Pour le reste... » Le reste ? Villiers n'en a cure. Le succès est là. Et il ne se dément pas.
Paul Loubière.