Parmi ceux qui s'essayèrent au roman policier pour tenter de succéder à Ian Flemming, l'auteur de James Bond, seul Gérard de Villiers a donné naissance en 1965 à un autre espion célèbre, Son Altesse Sérénissime le prince Malko Linge, dont les initiales du titre d'honneur ont donné à la série son nom. Avec les « SAS », Gérard de Villiers se rattache aux récits très documentés dans la veine d'Octobre rouge de Tom Clancy. Il pense avoir créé un genre, au même titre que San Antonio: « on n'existe pas pendant trente ans si on n'est pas différent des autres », affirme-t-il - à moins que la clé du succès de la collection ne tienne dans une définition binaire: « un conte de fées pour adultes sur fond de géopolitique exact » ?
« Je n'invente rien, je vis simplement »
L'esprit des lecteurs et la réputation des « SAS » retiennent les frasques de Malko, un contractuel de la CIA (Central Intelligence Agency), avec les belles de nuit qu'il croise au cours de ses périples. Selon Gérard de Villiers, les intrigues policières et les ébats de la chair ne sont pas incompatibles, au contraire, un « dur », tel que le conçoit le polar américain est moins crédible s'il est insensible aux atouts féminins! Gérard de Villiers rétablit la cohérence du scénario, mais refuse l'appellation d'érotique quand on parle de ses « SAS », même s'il trouve que le terme n'est pas péjoratif, puisque de talentueux auteurs, telle Anaïs Nin, ont donné au genre ses lettres de noblesse.
« Un livre érotique est un livre où 80% de la matière a trait au sexe, moi je me contente de 25 pages, ce qui est une dose presque homéopatique! » affirme-t-il. D'ail-leurs, l'époque où Emmanuelle se vendait sous le manteau est révolue et le titre est même réédité en livre de poche.
Son inspiration érotique prend racine dans le quotidien: « il n'y a jamais rien de nouveau sous le soleil, je n'invente rien, je vis simplement, vous m'avouerez qu'il n'y a d'ailleurs plus grand chose à inventer sur ce terrain-là! » Avec quatre femmes - la dernière partage sa vie depuis dix ans - quel besoin aurait-il eu de se plonger dans les revues pornographiques ou les cassettes-vidéo pour décrire les circonvolutions de l'amour physique ?
Il s'inspire également de personnes en chair pour élaborer ses personnages d'encre. Le prince Malko et la princesse Alexandra ont pour modèle « un ami, un baron allemand qui s'épuise à remettre en état un château historique aux confins de l'Autriche-Hongrie qui fut marié, en première noce, avec une princesse italienne ».
Quant aux cadres de ses récits, ils sont issus de l'actualité géopolitique internationale, ce qui explique peut-être la présence de « SAS » en Roumanie, en Corée et même en Ouzbekistan. Par souci patriotique, il n'écrit jamais sur des affaires strictement françaises et s'adonne parfois à des montages pour ne pas embarrasser ceux qui l'ont aidé. La rectitude morale est d'ailleurs une qualité qu'il admire au sein de l'univers des services secrets: « Le renseignement est un métier de seigneur, l'éthique des gens qui y travaillent est étonnante ».
Pour rédiger ses quatres livres annuels, il parcours le globe, évitant l'Afrique, notamment le conflit rwandais qui « n'intéresse plus personne » et l'Asie où « rien ne se passe, sauf à Hong Kong », ville ou se déroulera l'intrigue du 127 ème SAS . Il ne porte pas non plus son attention sur le Pérou, malgré les événements qui s'y déroulent, parce que « c'est une affaire à contretemps, intéressante sur le plan politique, mais les Américains ont déjà largement éradiqué les mouvements d'Amérique Latine, mises à part quelques guérillas capitales au Mexique. Les aventures des Tupac Amaru ne sont que du folklore! »
Des lecteurs dans les services secrets
Sarajevo est le conflit le plus marquant de son existence, exceptée la guerre d'Algérie à laquelle il a participé en tant qu'officier. Il se souvient: « En Angola, au Viêt-nam, au Cambodge, à Beyrouth, la vie ne s'arrêtait jamais totalement, à Sarajevo, si. Pour sortir du demi-hôtel dans lequel je logeais, je devais prendre un souterrain ; il n'y avait ni eau ni électicité, pas un restaurant. Il n'y avait pas d'avion, seulement des tramways abandonnés au milieu de la chaussée, des carcasses de voitures, et le bruit des balles tirées on ne sait d'où. L'hiver, les habitants brûlaient leurs meubles pour faire la cuisine. Et cette histoire n'est toujours pas réglée », soupire-t-il avant d'ajouter en souriant: « Je préférerais, croyez-moi, me rendre dans les îles! »
Si aucune affaire ne se présente à son esprit, il étudie de vieux dossiers, comme une histoire de faux dollars au Zaïre dont il aimerait n'avoir pas à se servir « car d'expérience, cela ne mène à rien de bon! »
Il se renseigne, même pour un détail que le grand public ne remarquera pas, notamment parce qu'il écrit d'abord pour ses amis dont la plupart travaillent dans les services secrets. Ceux qui l'aident à rendre vraisemblable sa fiction sont des amis d'enfance, des rencontres croisées au hasard des voyages, des relations contractées lorsqu'il travaillait à France-soir, pendant dix-sept ans, ou encore des amis de sa femme Christine qui travaillait à L'Express. « Par exemple, pour l'affaire Carlos, je savais qu'il allait être pris mais je ne savais pas quand les Soudanais allaient donner leur accord. J'ai donc laissé les trois dernières pages floues et les ai modifiées quand on m'a appelé en m'annonçant son arrestation ». Sa connaissance des services de renseignements s'est ainsi accrue au fil des ans et lui a permis de publier une Histoire du renseignement au XXe siècle en deux volumes, ce qui lui vaut de nombreux lecteurs dans les rangs diplomatiques. Lorsqu'un diplomate se rend dans un pays, on lui conseille d'acheter le « SAS » correspondant. Grâce à la précision de Gérard de Villiers, un membre du Quai d'Orsay a trouvé le nom du bar dans lequel il pouvait contacter des mercenaires français !
« La théorie du missile n'est pas crédible »
Son analyse sur les causes de l'accident de l'avion qui a explosé en plein vol, en juillet 1996, est donc tout à fait plausible.
« Chacun a ses convictions, mais mon histoire est irréprochable sur le plan technique. A la suite d'une enquête au Pakistan sur un groupe terroriste, je pense qu'il s'agit d'un attentat dont l'explosif a été déposé dans un gilet de sauvetage sous un siège pendant le vol précédent, Athènes New York. En tous cas, la théorie du missile tiré du sol n'est pas crédible, si tel était le cas, sa tête chercheuse aurait directement été au réacteur, la source de chaleur, et non pas au fuselage, comme c'est le cas. Les dégâts n'auraient pas non plus été de cette ampleur ». Il avoue toutefois que la thèse de l'accident technique n'est pas à exclure.
A 67 ans, entre la direction de la maison d'édition qui porte son nom et la rédaction de ses « SAS », il n'a pas l'intention de se reposer: « On ne prend sa retraite que lorsqu'on est fatigué ou pour faire autre chose. Tant que j'ai la puissance intellectuelle suffisante, je continue! Si l'on peut diriger un pays à 78 ans... » Il n'a donc pas fini de faire rêver son lectorat, majoritairement masculin bien que 35% de femmes soient des lectrices assidues. Dites, M. de Villiers, SAS le prince Malko, vous ne pourriez pas me le présenter ?
Olivia de COUPIGNY
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