| Prix
Nobel de 1965 à 1969 |
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| 1965 : Robert Burns Woodward (1917 - 1979) | |
| 1966 : Robert Mulliken (1896 - 1986) | |
| 1967 : Manfred Eigen (1927 - ), Ronald George Wreyford Norrish (1897 - 1978 ) et Sir George Porter (1920 - ) | |
| 1968 : Lars Onsager (1903 - 1976) | |
| 1969 : Sir Derek Harold Barton (1918 - ) et Odd Hassel (1897 - 1981) |
Pour ses remarquables résultats obtenus en synthèse organique.
(Boston, 1917 - Cambridge, Massachussets, 1979)
Ce chimiste américain est né à Boston
le 10 avril 1917, de Margaret Bums et d'Arthur Woodward, tous
deux d'origine anglaise; il n'a guère le temps de connaître son
père, mort en 1918. Très tôt attiré par les sciences, il fait
ses études primaires et secondaires à Quincy, dans la banlieue
de Boston. Admis en 1933 au Massachussets Institute of
Technology, il en est renvoyé en 1934 pour "manque
d'attention en cours". La direction lui accorde cependant le
droit de se réinscrire en 1935, et il passe alors successivement
son diplôme de bachelor of science (1936) et son Ph. D. (1937).
Il poursuit ensuite ses études à Harvard, où il gravit tous
les échelons hiérarchiques pour y devenir professeur en 1950.
En 1963, il est nommé à Bâle directeur de l'Institut de
Recherches qui porte son nom.
Ce savant a réussi une carrière hors du commun; il a fait de la synthèse organique une science exacte, pour ne pas dire un véritable art. Ainsi le professeur Arne Fredga, spécialiste de la chimie des substances naturelles, n'a pas hésité à dire, alors qu'il présentait Woodward lors de la cérémonie d'attribution du prix Nobel : "La nature est incontestablement le grand maître de la création (...). Woodward est un excellent second !" Il est vrai que celui-ci a eu la chance de voir passer dans son laboratoire plus de 250 chercheurs dotés de très hautes qualités (la moitié d'entre eux occupent des fonctions universitaires très enviables). Il a su en outre établir des liens de coopération très fructueux avec de nombreux laboratoires. Sa curiosité et ses terrains d'investigation étaient très vastes; il ne cherchait pas seulement à faire des découvertes, mais aussi à développer et à affiner les concepts et les principes généraux. Les résultats de ses recherches sont de toute première importance : il a effectué la synthèse de composés présentant un grand intérêt pratique; il a déterminé les structures de substances chimiquement complexes; il a mis au point des méthodes générales de préparation des peptides et des polypeptides; il s'est également intéressé à la théorie biogénétique, à la spectroscopie électronique, à la théorie des orbitales moléculaires, et à de nombreux autres domaines. Aussi nous bomerons-nous à exposer schématiquement les grandes lignes de ses travaux.
Dès 1945, Woodward réussit à déterminer la structure de la pénicilline, presque en même temps que Dorothy Crowfoot Hodgkin (1). Il établit ensuite les structures d'une série impressionnante de substances : celle de la strychnine en 1948; celle de la patuline (antibiotique dont ses propriétés cancérigènes interdisent l'emploi comme bactéricide) en 1949; celles de la terramycine et de l'auréomycine en 1952; celle de la cévine en 1954; celle de la magnamycine en 1956; celle de la gliotoxine en 1958; celle de l'oléandomycine en 1960; celle de la streptonigrine en 1963; enfin, en 1964, celle de la tétrodotoxine, poison sécrété par certains poissons, et qui fit des ravages au Japon.
Son palmarès n'est pas moins impressionnant dans la réalisation pratique des synthèses que dans la définition théorique des structures. Durant la Seconde Guerre mondiale, Woodward réussit, en collaboration avec Doering, à faire la synthèse de la quinine (1944), découverte en 1820 par Pelletier et Caventou qui l'avaient isolée à partir de l'écorce des quinquinas (2). Puis il parvient à préparer, en 1951, deux stéroïdes importants, le cholestérol et la cortisone : la synthèse de celle-ci, hormone corticosurrénale, est une grande victoire de la chimie (3). Une substance voisine, le lanostérol, est synthétisée en 1954; d'intérêt essentiellement scientifique, et n'ayant pas eu d'applications médicales, celle-ci est assurément moins connue du public (4). La même année, il réussit la synthèse de l'acide lysergique (qui provoque un état schizophrénique temporaire) et de la strychnine, redoutable produit dont la synthèse connaft un grand retentissement auprès des chimistes du monde entier (5). Puis ce sont la réserpine (1956), la chlorophylle (1960), les tétracyclines (1962), la colchicine (1963) et la céphalosporine C (1965) (6). La première céphalosporine avait été découverte par Brotzu en 1945, soit vingt ans auparavant, dans la culture de la moisissure Cephalosporium Acremoniurn. Elle appartient à la famille des béta-lactamines; c'est un dérivé de l'acide aminocéphalosporique : peu toxiques et peu allergisantes, les céphalosporines sont actives sur les staphylocoques qui résistent aux pénicillines. On voit une nouvelle fois, avec cette demière découverte, l'importance des travaux de synthèse réalisés par Woodward.
Les travaux de synthèse de Woodward ont été pour lui l'occasion d'une réflexion plus générale, d'ordre plus théorique et méthodologique. Ayant mis au point une méthode de synthèse des polypeptides, il s'intéresse à celles qui s'opèrent dans la nature ou dans les organismes vivants, proposant à ce sujet des hypothèses et des idées extrêmement intéressantes. La validité des théories qu'il en a déduites repose sur de nombreuses expériences, et sur des synthèses au cours desquelles il a utilisé la technique du marquage isotopique des molécules. Rappelons également les règles qu'il a proposées pour l'étude des structures par spectroscopie électronique, et qui concement principalement les composés insaturés conjugués, tels les diènes ou les énones. Quel chimiste organicien ou structuraliste n'a pas fait appel aux fameuses Tables de Woodward, qui donnent les incréments des motifs structuraux ou des substituants fixés sur un chromophore standard ?Cette méthode a rendu de grands services dans l'étude des stéroïdes et des sesquiterpènes cétones, substances dont il était particulièrement difficile de déterminer la structure (7).
Toute cette oeuvre a valu à Woodward de nombreuses distinctions honorifiques, principalement anglaises et américaines. On peut déplorer que les sociétés chimiques françaises n'aient pas su lui rendre l'hommage exceptionnel qu'il méritait.
Comme on a pu le constater, le domaine d'investigation de l'équipe de Woodward fut extrêmement vaste et rempli d'énormes difficultés. Cest grâce aux techniques chimiques et chimico-physiques dont elle disposa que sa moisson fut particulièrement fructueuse et abondante. Ainsi, au fur et à mesure que la chimie structurale se développe et que les appareils, dont la technique s'affine, permettent des investigations plus approfondies, il devient possible d'aborder des problèmes dont la complexité va croissant, donnant l'impression d'une course sans fin à la découverte des mystères de la matière.
Robert Bums Woodward mourut à Cambridge (Massachussets) en 19v9.
1. Voir la notice sur le prix Nobel de chimie 1964.
2. Sous la forme de sulfate de quinine, on l'utilise contre le paludisme, et comme fébrifuge, notamment dans les états grippaux. Ce médicament a grandement aidé les troupes américaines pendant la guerre du Pacifique.
3. L'activité anti-inflammatoire de ce produit et son emploi dans le traitement de bon nombre de maladies, comme la polyarthrite chronique évolutive, le rhumatisme articulaire aigu, le lupus érythémateux aigu disséminé, les allergies et certaines maladies du sang, sont bien connus. On sait toutefois que son administration nécessitent un régime et une surveillance médicale très stricts.
4. Le lanostérol est le premier intermédiaire isolable dans la transformation du squalène en cholestérol dans le foie des vertébrés.
5. Jusqu'alors extraite de la noix vomique, la strychnine existe aussi dans beaucoup de loganiacées, seule ou en compagnie de la brucine et de l'igasurine. Sous forme de sels, c'est un médicament tétanisant; son action sur la moëlle et les nerfs moteurs la font employer dans certaines paralysies (dose : 2 à 5 mg/jour). C'est en même temps, à la dose de quelques centigrammes, un composé tks toxique dont les contrepoisons sont les vomitifs et le café absorbé à haute dose.
6. La synthèse de ce dernier produit est décrite dans ses moindres détails dans le discours prononcé par Woodward lors de la remise du prix Nobel à S tockholm.
7. Pour de plus amples détails, nous recommandons au lecteur de se reporter aux ouvrages suivants : H. H. Jaffé et M. Orchin, Theory and Applications of Ultraviolet Spectroscopy, John Wiley and Sons Inc., 1965, p. 198 et 207-208; B. Wojtkowiak, Spectrochimie moléculaire, Paris, Technique et Documentation, 1977, p. 168 et 243.
Pour ses travaux fondamentaux concernant les liaisons chimiques et l'étude de la structure électronique des molécules par la méthode des orbitales moléculaires.
(Newburyport, 1896 - 1986)
Fils d'un professeur de chimie
organique, Robert Mulliken est né le 7 juin 1896 à Newburyport,
dans le Massachussets. Il obtient son dip16me de Bachelor of
Science en 1917 au M.I.T. de Cambridge, et soutient en 1921 son
Ph. D. à l'Université de Chicago, établissement où il entame
une carrière de chercheur, qu'il poursuit à l'Université de
Harvard de 1921 à 1925, avant d'occuper un poste d'assistant de
physique à Washington, puis à New York (1926-1928). Professeur
associé de physique à l'Université de Chicago de 1928 à 1931,
il y est ensuite nommé professeur de physique et de chimie, et
le restera jusqu'en 1961. Au cours de la Deuxième Guerre
mondiale, il a participé aux travaux du "projet
Plutonium".
Robert Mulliken a d'autre part effectué de nombreux séjours à l'étranger : boursier en Allemagne et en Angleterre (à Oxford) au début de sa carrière universitaire, il reviendra à Londres après la guerre en qualité d'attaché scientifique à l'ambassade des Etats-Unis. Il a également exercé, parallèlement à ses activités universitaires, les fonctions de conseiller éditorial et de directeur d'édition.
Ses recherches ont été essentiellement orientées vers le domaine des structures moléculaires, de la théorie de la valence et des études spectroscopiques. Il a approfondi ses premiers travaux sur les isotopes et la spectroscopie moléculaire en développant une théorie systématique de l'état électronique des molécules en relation avec le concept d'orbitales moléculaires. C'est lui qui a introduit les termes d'hybridation des orbitales, d'orbitales liantes, antiliantes et non liantes, qui normaliseront les dénominations des transitions électroniques (1). Ces orbitales moléculaires monoélectroniques sigma ou pi sont indicatrices de la distribution de probabilité de présence de l'électron de liaison. La formulation de cette nouvelle théorie de valence a incité Mulliken à se pencher sur les problèmes d'électronégativité des atomes, de moments dipolaires des liaisons, d'énergie des états de valence, avec comme corollaire le calcul des intensités absolues des bandes d'absorption dans l'ultraviolet, le traitement par la mécanique quantique du concept d'hyperconjugaison, l'hybridation des orbitales, la mesure des énergies de liaison, etc.
Dans ses derniers travaux, il étudie de façon extensive la structure des complexes moléculaires, principalement ceux que l'on appelle complexes par transfert de charge, et il s'est appliqué à interpréter de façon très fine les spectres de molécules simples telles que celles de l'hydrogène, de l'azote, de l'hélium.
Pour mieux faire saisir l'intérêt de la théorie de valence énoncée par Mulliken, ainsi que pour la replacer parmi les nombreux travaux effectués depuis le début du XXe siècle, et surtout après la proposition du modèle atomique par Rutherford, il n'est pas inutile de procéder à un bref rappel historique concemant les hypothèses émises sur la nature de la liaison chimique.
Au XIXe siècle, deux thèses dominaient. Berzélius considérait (1812) que les atomes étaient des dipôles électriques, et que l'excès d'une charge positive ou négative leur permettait de s'associer par interaction électrostatique : c'était la théorie dualiste. Au contraire la théorie des substitutions supposait, avec Dumas (1834), que les atomes formaient un tout (la molécule), et qu'une réaction n'était qu'un échange de radicaux intermoléculaires.
Vers 1900, lorsqu'on commença à entrevoir la structure atomique, l'idée s'imposa progressivement que les liaison dans les molécules étaient assurées par les électrons les plus éloignés du noyau de l'atome. Or la théorie quantique proposée par Planck (1900), l'interprétation du spectre de l'hydrogène par Bohr (1913), la mécanique ondulatoire de de Broglie (1923), la mécanique des matrices de Heisenberg (1925), la mécanique quantique de Schrbdinger (1926), et enfin la théorie de Dirac, qui formule l'équation d'onde relativiste, vinrent révolutionner complètement la physique et eurent une influence déterminante sur les hypothèses émises à propos de la liaison atomique. La première théorie du XXe siècle fut celle de Kossel en 1916; elle était fondée sur la tendance des atomes à acquérir la structure d'un gaz rare, la valence par rapport à l'hydrogène pouvant être positive ou négative. Mais l'interaction chimique pour former la liaison étant purement électrostatique, cette théorie ne pouvait s'appliquer qu'aux composés ioniques ou hétéropolaires. La même année, Lewis et, un peu plus tard, Langmuir (2) développèrent l'idée suivante : dans les molécules homopolaires ou organiques, l'établissement de la liaison entre deux atomes est due à la mise en commun d'un couple d'électrons, dont chacun foumit un élément; grâce à de tels doublets, chaque atome tend ainsi à acquérir la couche périphérique de 8 électrons caractéristique des gaz rares, d'où le nom donné à cette règle : principe de l'octet. La paire d'électrons peut également provenir d'un atome appelé le "donneur", qui complète la couche électronique extérieure du partenaire, appelé "l'accepteur".
Ce mécanisme, tel qu'il était proposé en 1917 par Lewis, ne reposait malheureusement sur aucune preuve, même s'ii donnait une interprétation convenable des faits expérimentaux. C'est en 1927, grâce à la mécanique ondulatoire, que cette théorie de l'établissement d'une liaison par la mise en commun d'un doublet électronique a pu être justifiée. On doit cette vérification aux travaux de Heitler et London. La description de la probabilité de présence des électrons dans une molécules est liée à la connaissance d'une fonction phi (appelée fonction propre ou fonction d'onde), solution de l'équation de Schrödinger H Psy = U Psy (3).
De la connaissance de la fonction d'onde, on passe à la définition des surfaces de distribution d2. Voir la notice sur le prix Nobel de chimie 1932. es électrons de la molécule. Ceux qui sont responsables de la liaison entre deux atomes occupent une surface que l'on appelle une orbitale moléculaire. Deux électrons qui assurent une liaison par doublet doivent avoir (sur les quatre nombres quantiques qui les singularisent) leur quatrième nombre quantique à spin opposé ou antiparallèle geurs sens de rotation sur eux-mêmes doivent être de signe contraire). Lorsqu'il y a mise en commun d'électrons sur les orbitales moléculaires obtenues par combinaison d'orbitales atomiques, la probabilité de leur présence est la même. L'obtention de l'orbitale moléculaire par combinaison linéaire des orbitales atomiques constitue ce que l'on appelle la méthode CLOA (Combinaison Linéaire des Orbitales Atomiques), LCAO en anglais, établie par Lennard-Jones.
Dans le cadre de la méthode des orbitales moléculaires, la théorie de la valence telle que nous la connaissons n'a pu être établie qu'au terme de longues recherches. Elle est le fruit de conceptions complémentaires développées par Hund, Herzberg, Lennard-Jones et, bien sûr, Mulliken. Selon ce demier, tous les électrons d'une molécule se divisent en liants, antiliants et non liants. Au nombre de ces demiers on compte les électrons intemes les plus solidement liés. Conformément au principe de Pauli, les électrons liants et antiliants figurent dans la molécule par paires à spins opposés; la notion d'électron liant et antiliant est formulée mathématiquement. Mulliken a été l'un des premiers à entrevoir les énormes possibilités ouvertes dans ce domaine par l'utilisation des ordinateurs. L'état d'un électron donné dans un atome isolé A est caractérisé par une fonction d'onde PhyA (orbitale atomique ). A l'approche d'un atome B, l'état de l'électron change. Quand A et B sont assez rapprochés, le nouvel état peut être décrit approximativement par une fonction d'onde qui est la combinaison linéaire des deux fonctions atomiques phy A et phy B; psy + = phy A+ phy B correspondant à l'état liant; psy - = phy A - phy B correspondant à l'état antiliant. Si A et B sont différents, chaque fonction phy A et phy B est multipliée par un facteur CA et CB. En poursuivant, la combinaison des orbitales liantes électroniques donne les orbitales moléculaires correspondantes. Si l'on compare la méthode des paires d'électrons de Heitler et London, appelée encore "méthode des liaisons de valence" (L.V.), et la méthode des orbitales moléculaires (O.M.), on s'aperçoit que toutes les deux ont des limites. En effet la méthode O.M. surestime la probabilité des structures ioniques; au contraire la méthode des valences la sous-estime passablement. Une solution plus exacte réside dans le choix d'une fonction intermédiaire : cette solution à "l'approximation zéro" est donnée par l'expression psy = a phy at + b phy ion, le premier terme désignant la composante atomique et le second la composante ionique.
Les liaisons sont ainsi caractérisées par deux propriétés : la longueur de liaison et l'énergie de liaison. Lorsque le centre de gravité des électrons est différent de celui des noyaux, la liaison possède un moment dipolaire (travaux de Debye) (4). Pauling, qui a introduit les concepts d'hybridation des orbitales (5) et de liaison covalente à caractère ionique, a établi une relation entre le caractère ionique d'une liaison et la différence d'électronégativité des atomes liés. Par une autre méthode, Mulliken est arrivé à une échelle d'électronégativité des atomes qui s'accorde fort bien avec celle de Pauling, mais qui a l'avantage de tenir compte de l'état de valence de l'atome dans la molécule.
A la fin de sa carrière, Mulliken s'est consacré à l'étude des complexes par transfert de charge. Sa théorie s'applique au transfert électronique complet ou partiel d'un partenaire à l'autre du complexe, transfert qui se traduit généralement par l'apparition d'une nouvelle bande d'absorption caractéristique en spectroscopie ultraviolette. Il y eut d'ailleurs entre 1950 et 1970 un nombre phénoménal de travaux accomplis et un grand nombre d'ouvrages publiés dans ce domaine (6).
Après avoir été l'objet de nombreuses manifestations tenues en son honneur, et avoir reçu de multiples distinctions, Robert Sanderson Mulliken est mort en 1986.
1. Les électrons en cause dans les transitions électroniques peuvent, selon leurs orbitales, être désignés comme électrons a de liaisons simples, électrons x de liaisons multiples, ou électrons n de doublets non partagés. Dans la notation d'un état excité, les électrons a et m sont affectés d'un astérisque, d'où les désignations des transitions les plus courantes par : sigma --> sigma* , pi --> pi*, n --> sigma* et n --> pi*. Cela a beaucoup simplifié le langage des spectroscopistes qui, jusque là, utilisaient une nomenclature très variée.
2. Voir la notice sur le prix Nobel de chimie 1932.
3. Pour plus de détails, consulter un ouvrage de chimie physique, chapitre Liaison chimique.
4. Voir la notice sur le prix Nobel de chimie 1936.
5. Méthode qui consiste à remplacer un certain nombre d'orbitales atomiques par un même nombre d'orbitales hybrides équivalentes entre elles et obtenues par combinaison des orbitales originales, L'hybridation du carbone est à la base des structures des composés organiques.
6. A titre d'exemple, nous citerons celui de J. Rose, Les Complexes moléculaires, qui est l'un des rares ouvrages à avoir été traduit en franqais, par J. Lauranson, et a paru chez Dunod en 1971.
Pour leurs études des réactions extrêmement rapides effectuées par de courtes impulsions énergétiques.
(Bochum, 1927 - )
Manfred Eigen est né à Bochum, en Westphalie, le 9 mai 1927. Après des études secondaires au lycée de Bochum, il suit les cours de physique et chimie de l'Université de Göttingen, où, en 1951, il reçoit le titre de docteur pour une thèse sur la chaleur spécifique de l'eau. Il occupe pendant deux ans un emploi d'assistant de physique et chimie chez Ewalde Wicke, puis est admis à l'Institut Max Planck, où il travaille sous la direction de Karl Friedrich Bonhoeffer, dans un laboratoire superbement équipé. Ayant eu connaissance des travaux de Konrad Tamm et Walter Kurtze sur la propagation acoustique, il oriente ses recherches, entre 1951 et 1953, vers les réactions très rapides. Grâce aux nouvelles méthodes qu'il met au point, il devient possible de mesurer des réactions dont les vitesses svoisinent la nanoseconde (10 sec). A l'Institut Max Planck, Eigen accomplit une brillante carrière, puisqu'il est nommé directeur dès 1957. Dix ans plus tard, il sera appelé à siéger au Conseil Scientifique de la République Fédérale Allemande.
Manfred Eigen est l'auteur de plus d'une centaine de publications, portant notamment sur les propriétés thermodynamiques de l'eau, la théorie de l'électrolyse, la conductibilité de la chaleur et l'absorption de rayonnement provoquant une ionisation rapide. Mais ce sont ses recherches sur les réactions ultrarapides, entre 1953 et 1960, qui constituent la part la plus remarquable de son oeuvre : elles portent d'abord sur les réactions de neutralisation et les propriétés conductrices exceptionnelles du proton dans les cristaux de glace, et l'amènent à énoncer sa théorie de relaxation. Il s'intéresse ensuite aux réactions complexes des métaux, qui le conduisent à étudier les réactions rapides de nombreux ions métalliques. En 1960 il entreprend d'observer les mécanismes réactionnels, et émet une théorie de la catalyse acido-basique. La biochimie a également retenu son attention, et il a étudié les mécanismes de transfert protonique dans les acides nucléiques, les enzymes et les membranes des lipides. Il s'est enfin préoccupé des phénomènes de régulation biologique et du stockage des informations dans le système nerveux central. Tous ces travaux lui ont valu de nombreux prix et distinctions.
(Cambridge, 1897 - 1978)
Ronald George Wreyford Norrish est né le 9 novembre 1897 à Cambridge. Après des études au Perse Grammar School, il entre en 1915 comme boursier à l'Emmanuel College, à Cambridge, pour y suivre les cours de sciences naturelles. Mais c'est alors la Première Guerre mondiale : il est mobilisé, envoyé en France et fait prisonnier, de sorte qu'il ne retrouve sa patrie qu'en 1919. Il reprend alors ses études à l'Emmanuel College, où, sous l'influence d'Eric Redeal, il entreprend des recherches en photochimie. D'abord préparateur (1925), puis lecteur en chimie physique (1930), il occupera à partir de 1937, et jusqu'à son départ à la retraite en 1965, la chaire de professeur libérée par T. M. Lowry.
Après la photochimie, il s'intéresse à la cinétique chimique, étudiant plus particulièrement les réactions de combustion et de polymérisation. Durant toute la Seconde Guerre mondiale, il consacre ses compétences, à la demande de plusieurs ministères, à l'effort de guerre britannique, et ce n'est qu'en 1945 qu'il peut aborder l'étude des intermédiaires réactionnels de courte durée de vie. Avec son élève George Porter, il mène alors les travaux en photolyse-éclair (flash-photolysis) et en cinétique spectroscopique qui leur vaudront à tous deux le prix Nobel.
Pour marquer le départ à la retraite de Norrish, ses nombreux élèves (universitaires ou cadres de l'industrie chimique britannique) ont fait paraître sous le titre Photochemistry and Reaction Kinetics un ouvrage qui rassemble la majeure partie des travaux de Norrish et de Porter.
Ronald Norrish est mort en 1978.
(Yorkshire, 1920 - )
Sir George Porter a vu le jour le 6 décembre 1920, dans le Yorkshire. Il fait ses études à l'Ackroyd Scholar, puis à l'Université de Leeds. Son intérêt pour la cinétique chimique est très précoce, car il a eu la chance de suivre les cours du professeur M. G. Evans. Affecté durant la Seconde Guerre mondiale à la Special Branch de la RoyaI 1Vavy, et travaillant sur la nouvelle invention du radar, il acquiert de solides connaissances en électronique qui lui seront d'une grande utilité lorsqu'il reviendra à la chimie.
La guerre terminée, il entre en 1945 au laboratoire de Norrish, où il étudie les radicaux libres qui apparaissent au cours des réactions photochimiques dans les milieux gazeux. Il construit dans ce but un appareil générant des radicaux libres sous l'effet d'éclairs lumineux de forte puissance. Les premières réactions chimiques sont étudiées avec Norrish à partir de l'été 1947, et la collaboration des deux chercheurs se poursuit jusqu'en 1954. Durant cette période ils s'efforcent d'étendre leur technique à l'étude de nombreux problèmes physiques, chimiques et biologiques.
En 1955, Porter est nommé professeur de chimie physique à l'Université de Sheffield, avant de remplacer, onze ans plus tard, Sir Laurence Bragg à la direction de la Royal Institution. C'est là que son équipe de recherche applique la photolyse-éclair à l'étude de la photosynthèse, affinant la méthode jusqu'à la possibilité d'étudier les réactions chimiques dont la vitesse est de l'ordre de la nanoseconde.
Scientifique très ouvert, George Porter s'est en outre efforcé d'établir le dialogue aussi bien entre les spécialistes de disciplines diverses, qu'entre la communauté scientifique et un public plus large.
Commencées au milieu du XIXe siècle, les recherches en cinétique chimique ont eu de grands serviteurs, tels que Van't Hoff, Arrhénius, Hinshelwood et Semenov (1). En revanche on n'avait que peu étudié avant 1945 les réactions très rapides qui ont lieu en solution et la nature des entités labiles intermédiaires extrêmement actives qui interviennent dans les mécanismes réactionnels. Des difficultés apparaissaient en effet avec les réactions très rapides, parce qu'il faut toujours un certain temps pour effectuer le mélange des réactifs et que l'analyse des intermédiaires ou des produits de la réaction n'est pas instantanée. Aussi, bien qu'on ait pu accélerer les opérations analytiques par des mesures spectroscopiques ou de conductivité électrique, le problème restait-il entier. Il était difficile par exemple d'étudier les réactions en solution lorsqu'elles duraient un peu plus de dix secondes.
En 1923, H. Hartridge et F. J. Roughton apportèrent une solution partielle au problème du mélange en utilisant une nouvelle technique beaucoup plus rapide. Le principe consistait à forcer les réactifs à entrer d'abord dans une chambre de mélange, puis à passer à travers un tube fin dans lequel on pouvait mesurer la concentration, soit par spectrophotométrie, soit par mesure de la conductivité électrique. Après avoir été mise au point, cette technique a rendu possible l'étude des réactions dont la demi-période est de 10-3 à 10-4 seconde seulement. Mais elle était insuffisante pour les nombreuses réactions qui s'opèrent dans des temps encore plus courts. Ce sont les trois lauréats du prix Nobel 1967 qui pennirent de combler cette lacune.
Le concept de relaxation dans un processus physique est lié au retard entre le changement brusque des conditions qui règlent un équilibre, et le réajustement du système lorsqu'il revient à la position de départ. Einstein avait beaucoup oeuvre pour mettre ce concept à la portée des chimistes en calculant dès 1920 que les phénomènes de relaxation devraient être décelables dans les gaz en dissociation exposés à des ondes sonores. A Göttingen, dans les années 1950, K. Tamm et G. Kurtze, qui étudiaient les distances océaniques par des moyens acoustiques, découvrirent que certaines fréquences étaient plus fortement absorbées par l'eau que d'autres, et c'est Manfred Eigen qui a démontré que ce phénomène était lié à la relaxation. Les perturbations périodiques de la pression qui sccompagnent le passage des ondes sonores dérangent l'équilibre entre les ians magnésium sinsi que les molécules d'eau liées à la sphère inteme de coordination des cations d'une part, et les ions sulfate d'autre part. Cette observation fortuite a abouti au développement ties techniques de relaxation, dont Eigen a proposé plusieurs variantes afin de déplacer les équilibres chimiques (ultrasons, température, pression, champ électrique). C'est ainsi que la théorie de la dispersion du son proposée par Meixner, et fondée sur la thermo dynamique ses systèmes irréversibles, a ouvert la voie au traitement théorique des phénomènes de mlaxation chimique dus à des perturbations périodiques. Eigen et ses collaborateurs ont été parmi les premiers à effectuer des recherches en cinétique en utilisant l'effet des ondes sonores.
Les travaux de Norrish et porter
En Grande-Bretagne, à la même époque, Norrish et Porter utilisaient la photolyse-éclair pour étudier les réactions rapides, mais en mettant en oeuvre une technique de perturbation des équilibres beaucoup plus brutale. Ils commencèrent par construire une lampe-éclair (flash-larnp), qui ne différait de celle des photographes de l'époque que par sa puissance 1000 fois supérieure, puisqu'elle avoisinait 600 000 kilowatts (on peut se faire une meilleure idée de cette puissance si l'on sait qu'elle correspondait à la consommation en électricité d'une ville comme Stockholm pendant un après-midi d'hiver). L'éclair d'une telle lampe dure à peine un millionième de seconde, et procure aux molécules ou aux radicaux libres une énorme réactivité qui provoque des réactions extrêmement rapides; ainsi seuls les appareils électroniques modernes sont capables de capter et d'enregistrer de tels phénomènes. Cette méthode a permis l'étude des réactions dont le mécanisme était seulement supposé, mais qu'on n'avait jamais eu l'occasion de vérifier expérimentalement. Aujourd'hui le laser a remplacé les lampes-éclairs dans de nombreux laboratoires.
Durant les dernières années, on a observé, dans les revues spécialisées, un énorme accroissement des publications relatives à la cinétique chimique de relaxation. Cela est dû sans doute à l'amélioration de l'appareillage, d'où une plus grande sensibilité et une résolution de temps accrue, ainsi qu'une réduction remarquable du volume requis de l'échantillon. Dans l'ensemble, la méthode du bond de température (l'élévation très brève de la température est due à la décharge d'un condensateur électrique) a été utilisée en chimie minérale et organique, mais aussi en biochimie. Parmi les types de réactions que l'on a pu étudier grâce à cette technique, citons notamment la formation de complexes métalliques dans les solvants aqueux et non aqueux, les réactions de transfert de protons, les équilibres acido-basiques, les hydrolyses, les réactions d'addition et de substitution, la fixation de colorants par les membranes, les transpositions structurales dans les acides nucléiques et les protéines, les interactions enzymes-substrats, le couplage des bases des nucléotides, etc. Ces méthodes de relaxation ont donc permis d'analyser l'évolution de réactions complexes, où la connaissance des étapes élémentaires qui sont extrêmement rapides est nécessaire pour élucider le mécanisme réactionnel. Ainsi le prix Nobel de chimie 1967 récompensait des chercheurs qui ont fait accomplir à la cinétique chimique un important pas en avant.
1. Voir les notices des prix Nobel de chimie 1901, 1903 et 1956.
Pour la découverte des relations qui portent son nom et qui sont fondamentales pour l'étude thermodynamique des processus irréversibles".
(Oslo, 1903 - Miami, 1976)
Lars Onsager est né à Oslo, en Norvège, le 27 novembre 1903. Bachelier en 1920, il entre à la Norge Tekniske Hpgskole pour préparer un dip16me d'ingénieur chimiste qu'il obtient en 1925. Il effectue alors de nombreux voyages à l'étranger pour parfaire sa formation; on le voit successivement au Danemark, en Allemagne et à Zurich, où il passe deux ans chez Debye (1) et Hückel. C'est là qu'il développe sa théorie sur les électrolytes en solution qui le fera connxtre des électrochimistes. Il affine les résultats publiés par Debye et Hückel en proposant une meilleure relation entre la conductivité équivalente (Lambda majuscule) et la conductivité équivalente limite (Lambda majuscule infini).
En 1928, Onsager part aux Etats-Unis et se fait naturaliser américain. Il enseigne d'abord quelque temps à l'Université John Hopkins de Baltimore; puis il rejoint C. A. Krauss à la Brown University, où il accomplit des travaux de première importance en électrochimie avec l'aide de R. M. Fuoss, célèbre spécialiste de la théorie des solutions. A partir de 1933 il exerce à l'Université de Yale; c'est à cette époque qu'il soutient une thèse sur "l'interprétation mathématique des déviations d la loi d'Ohm des solutions d'électrolytes faibles" (1935). Il y est ensuite successivement assistant (jusqu'en 1940), professeur sssocié (jusqu'en 1945) et enfin professeur de chimie théorique. Durant cette période, il effectue des recherches dans plusieurs domaines, dont les plus importants sont l'étude des colloïdes, des diélectriques, des transitions ordre-désordre, des métaux et superfluides, de la théorie de fonctionnement, etc.
Toujours désireux d'approfondir ses connaissances, il séjourne en 1951-1952 à Cambridge (en Angleterre), au laboratoire Mond, centre mondialement connu pour ses travaux de physique à basse température. Pendant l'été 1961, on le trouvera à l'Université de Califomie, à San Diego; puis en 1962, sur les conseils de Eigen (2), il rejoint un groupe de travail interdisciplinaire, les "Neuroscience Associates", organisé par F. O. Schmitt à Cambridge (Massachussets). Enfin il passe son année sabbatique 1967-1968 à l'Université Rockefeller, pour le premier trimestre, et à celle de G6ttingen pour le second.
En octobre 1968, il est désigné comme lauréat du prix Nobel de chimie. Mais cette distinction passa particulièrement inaperçue du grand public, pour lequel l'image du monde universitaire s'était essentiellement confondue, cette année-là, avec celle des manifestations estudiantines; seul le cercle restreint des spécialistes y prêta attention.
On sait que la thermodynamique chimique, qui connut un bel essor dans la seconde moitié du XIXe siècle et au début du XXe, a vu l'émergence de ce que l'on appelle aujourd'hui les trois principes de thermodynamique. Le premier définit l'équivalence ou la conservation de l'énergie; le deuxième et le troisième introduisent une fonction importante appelée entropie qui, entre autres, établit une connexion entre la thermodynamique et la statistique. C'est l'Américain J. W. Gibbs (1839-1903), véritable précurseur des travaux d'Onsager, qui a attaché son nom aux premiers développements de la thermodynamique statistique, établissant que l'entropie mesure le degré de désordre des éléments d'un système par rapport à leur probabilité initiale d'état. Jusqu'en 1930, en raison des difficultés rencontrées, les traitements thermodynamiques ne s'appliquaient qu'à des systèmes équilibrés réversibles. Or il se trouve que les organismes vivants et la plupart des phénomènes physiques sont au contraire irréversibles : Onsager est le premier à avoir proposé un traitement mathématique des processus hors d'équilibre. Ses travaux trouveront un prolongement important dans ceux de Prigogine (3).
En biologie, les systèmes vivants se distinguent par le caractère hautement ordonné de leur structure. Il y a donc une contradiction apparente entre la complexité croissante du système au cours de son développement biologique et le second principe de la thermodynamique (l'évolution d'un système isolé tend vers l'état où l'entropie - ou désordre - est maximale). Schrbdinger a même dit qu' "un organisme se nourrit d'entropie négative", ce qui signifie que les organismes et la biosphère ne sont pas des systèmes isolés privés de tout échange (comme ceux que retenait la thermodynamique classique), mais des systèmes ouverts qui échangent de la matière et de l'énergie avec le milieu ambiant. Ainsi dans un système vivant, ouvert, l'entropie peut aussi bien augmenter que diminuer : on parle alors d'"anti-entropicité", désignant par ce néologisme une notion encore peu claire.
On rencontre dans la nature deux types d'ordre : l'ordre statique et l'ordre dynamique. Dans le premier cas, l'ordre se réalise dans les conditions d'équilibre thermodynamique à une température suffisamment basse. De nombreux problèmes chimiques et surtout biologiques n'ont pratiquement jamais affaire à l'ordre statique. L'ordre dynamique d'un système vivant n'est pas la conséquence de la diminution de l'entropie due à la baisse de la température : il existe parce qu'il y a un écoulement d'entropie du système ouvert vers le milieu extérieur. L'étude de cet ordre, d'importance fondamentale, n'a été abordé que depuis quelques années dans les processus chimiques et biologiques (transitions de phase, glycolyse, photosynthèse, etc.). En physique, l'ordre dynamique le plus souvent cité en exemple se manifeste dans le rayonnement du laser : les atomes du laser sont excités de l'extérieur par pompage optique (4). Chaque atome agit comme une antenne en émettant une impulsion lumineuse longue d'environ 3 mètres, l'émission durant 10-8 secondes.
Lorsque le pompage atteint un certain niveau, il se produit un brusque passage à la radiation cohérente d'impulsions lumineuses très longues (jusqu'à 300 000 km!) et d'intensité beaucoup plus grande. Le laser est un système ouvert hors-équilibre dans lequel apparait un ordre dynamique : l'auto-organisation de "radiateurs" cohérents.
La thermodynamique linéaire du non-équilibre, sommairement exposée ici, n'est valable qu'au voisinage de l'équilibre. Elle repose sur le théorème d'Onsager, qui définit le couplage de processus cinétiques différents. Par la suite, le théorème de Prigogine, relatif au minimum de production d'entropie dans l'état stationnaire, viendra compléter l'approche réalisée par Onsager; une nouvelle théorie phénoménologique générale d'Onsager-Prigogine permettra d'expliquer des processus biologiques d'importance capitale.
Bien qu'Onsager eût travaillé dans plusieurs domaines de la chimie physique, le Comité Nobel de Chimie n'avait donc retenu qu'un aspect très particulier de ses travaux, la découverte des relations réciproques des processus irréversibles, dont le véritable intérêt est seulement apparu après bien des années. Il a suffi de deux publications seulement, l'une de 22 pages, et l'autre de 15 pages, parues en 1931, pour faire connaître mondialement ce grand physico-chimiste. Devant la multiplication des revues, articles, colloques, etc., cet exemple mérite d'être rappelé, tout particulièrement auprès de la communauté scientifique, ainsi que des comités et des commissions d'évaluation des progrès scientifiques et de la qualité des travaux des chercheurs.
Lars Onsager est mort à Miami en 1976.
l. Voir la notice sur le prix Nobel de chimie 1936.
2. Voir la notice sur le prix Nobel de chimie 1967.
3. Voir la notice sur le prix Nobel de chimie 1977.
4. Le pompage optique est une méthode qui consiste à soumettre un corps à une irradiation lumineuse ou hertzienne de fréquence et de polarisation déterminées pour modifier la répartition du nombre d'atomes occupant les différents niveaux d'énergie.
Pour leur contribution au développement du concept de conformation et son application en chimie organique.
Hassel a été parmi les premiers à utiliser la diffraction des rayons X et des électrons pour l'étude des structures moléculaires organiques. Barton, spécialiste des terpènes et des stéroïdes, a posé les fondements de l'analyse conformationnelle en chimie, élaborant une théorie qui a permis de démontrer de nombreuses structures de phénols et d'alcaloïdes.
(Oslo, 1897 - Oslo, 1981)
Odd Hassel est né à Kristiania (aujourd'hui Oslo), en Norvège, le 17 mai 1897. Après avoir accompli sa scolarité secondaire, il entre en 1915 à l'Université de sa ville natale pour y étudier les mathématiques, la physique, et la chimie, sa matière principale; il en sort dip16mé en 1920. Il effectue ensuite une année de voyage à travers la France et l'Italie, et s'installe pour plusieurs mois (1922) à Munich, où il travaille dans le laboratoire du professeur Fajans (1). Il commence alors des recherches sur la sensibilisation des halogénures d'argent par les colorants organiques, ce qui a conduit à la découverte des indicateurs d'adsorption. Puis il va à Berlin où, travaillant à l'Institut Kaiser Wilhelm de Dahlen, il s'initie à la cristallographie par rayons X. Grâce à Fritz Haber (2), Hassel obtient une bourse Rockefeller qui lui permet de préparer une thèse, qu'il soutient à l'Université de Berlin en 1924. De retour à Oslo un an plus tard, il est alors boursier "dosent", puis professeur de chimie physique dans la première chaire créée pour cette discipline en Norvège, et qu'il occupera durant plus de trente ans (de 1934 à 1964), en même temps qu'il assure la direction du nouveau département de recherche en chimie physique.
Les travaux qu'il a effectués au début de sa carrière universitaire à Oslo touchaient plutôt au domaine de la chimie inorganique. A partir de 1930, il s'intéresse à la structure des molécules, et plus spécialement à celle du cyclohexane et de ses dérivés. Il a introduit en Norvège deux techniques encore inusitées, la mesure des moments dipolaires et la diffraction électronique par les vapeurs. Il a accumulé suffisamment de résultats pour faire paraîte en 1943 un important article (3); mais celui-ci, rédigé en norvégien, langue peu lue dans la communauté scientifique, et de surcroît pendant la guerre, ne sera connu que beaucoup plus tard. La même année, Hassel est arrêté par les nazis norvégiens et livré aux autorités allemandes d'occupation. Libéré un an plus tard, il retrouve son laboratoire déserté et doit reconstituer une équipe avant de reprendre ses travaux de diffraction électronique.
A partir de 1950, il aborde de nouvelles recherches sur les complexes de transfert de charge entre un donneur et un accepteur d'électrons. Il étudie successivement les complexes entre les halogènes et les donneurs d'électrons n, puis les complexes avec les halogénures organiques comme accepteurs. Grâce à la mesure des interdistances entre l'atome du donneur et celui de l'accepteur, il montre que les distances observées (par exemple entre l'iode et l'atome d'azote de la pyridine dans l'association iodo-pyridine) sont inférieures à celles que prévoient les interactions par les forces de Van der Waals, et qu'il s'agit de la formation d'associations moléculaires par transfert d'électrons. L'influence du solvant, des effets stériques, etc., sera démontrée dans les nombreuses publications que Hassel fera paraître jusqu'à la fin de sa carrière universitaire (4).
Comme les autres lauréats du prix Nobel, Odd Hassel a reçu de nombreuses distinctions; mais un hommage plus particulier lui est rendu chaque année à l'Université d'Oslo à l'occasion de conférences appelées Hassel Lectures.
Il est décédé à Oslo en 1981.
(Gravesend, 1918 - )
Sir Derek Harold Barton, né le 8 septembre 1918 à Gravesend, dans le comté de Kent en Angleterre, a fait ses études supérieures à l'Imperial College of Science and Technology de Londres. Bachelor of Science en 1940, il prépare une thèse de doctorat sur la chimie des stéroïdes et des triterpénoïdes, molécules très complexes mais dont l'intérêt médical attire le jeune homme. Dès le début de la Seconde Guerre mondiale, il est appelé à contribuer à l'effort national en travaillant sur la mise au point de la synthèse du chlorure de vinyle. Pendant la préparation de sa thèse, il a la chance de rencontrer Sir Ewart Jones, professeur de chimie organique à Oxford, qui sait l'intéresser aux problèmes de la rotation et de la déformation moléculaires. Ses connaissances en chimie des substances naturelles et l'aspect chimico-physique du comportement de ces molécules l'ont conduit à écrire sa première publication importante sur la conformation alors qu'il travaille sur sa demande comme "visiting lecturer" au département de chimie de l'Université de Harvard aux Etats-Unis, durant l'année universitaire 1949-1950.
De retour en Angleterre en 1950, il occupe les fonctions successives de lecteur en chimie organique, puis, à partir de 1952, de professeur dans la même spécialité au Birkbeck College. Il poursuit ses travaux dans la même voie, déterminant en particulier la stéréochimie du groupe 8-amyrin dans les triterpénoïdes. En 1955, il accepte le poste de professeur de chimie que lui propose l'Université de Glasgow, et l'équipement qu'il y trouve lui permet de commencer des recherches en photochimie organique. Il s'intéresse à la molécule de la santonine, dont la formule développée a été proposée en 1930 par Ruzicka (5), pensant à partir de là trouver une nouvelle méthode de synthèse des diénones naturels. S'il n'y a pas réussi, ses travaux ont néanmoins contribué à développer l'étude de la chimie des substances naturelles, notamment au M.I.T. et au E.T.H. de Zurich.
Il retrouve en 1957 l'Imperial College, comme professeur de chimie organique, et reste durant vingt ans à Londres, tout en assurant les fonctions de professeur associé dans plusieurs Universités étrangères : Illinois (1959), Columbia (1961), Harvard (1962), Minnesota (1963) et Alberta (1969).
Il a reçu de multiples décorations et titres honori fiques, dont celui de docteur honoris causa de l'Université de Montpellier. Marié à une Française, professeur au Lycée Français de Londres, il a été nommé directeur de l'Institut de Chimie des Substances naturelles, à Gif-sur- Yvette, et a vécu en France jusqu'à l'âge de la retraite; puis il est parti aux Etats-Unis afin d'y poursuivre ses travaux.
Aucun Français n'ayant alors eu les honneurs du prix Nobel de chimie depuis 1935, nous avons donc choisi d'importer d'outre-Manche l'une de ces denrées rares : c'est un exemple de bonne politique, malheureusement trop rare, de drainage de cerveaux vers nos laboratoires universitaires.
J'ai personnellement eu l'occasion de correspondre avec ce chimiste de grand talent. Lorsqu'on lui demandait ce qui lui paraissait le plus important dans ses travaux, il répondait avec modestie : "La plupart de mes découvertes ne sont pas le résultat d'un enchaînement logique de ma pensée, mais j'ai été capable de combler les lacunes d'un tel enchaînement. En établissant l'analyse conformationnelle, je voulais donner au chimiste la chance de prévoir où il allait et de voir ce qui était vrai ou non."
L'étude des structures de composés organiques repose sur des principes très simples. Pour décrire une molécule organique, il faut connaître sa constitution, sa configuration et sa conformation. Comme il arrive même que les étudiants en chimie ne fassent pas une distinction exacte entre ces termes, il paraît nécessaire de les préciser. La constitution est un mode symbolique de représentation du plus grand nombre possible de propriétés d'un corps; elle fait appel à des lettres, des indices, des exposants, des coefficients, des parenthèses, des crochets. Les formules ainsi proposées s'efforcent de représenter la composition qualitative et quantitative ga masse moléculaire, les groupements fonctionnels, le mode de dissociation électrolytique, etc.).
La configuration nous renseigne sur la disposition dans l'espace des substituants autour d'un atome; elle conceme donc la géométrie autour d'un atome donné.
La conformation, branche de la stéréochimie, concerne la disposition géométrique autour de la molécule. Elle décrit la disposition tridimensionnelle des atomes ou des radicaux fixés sur deux atomes liés entm eux pour une ou plusieurs liaisons chimiques. Ainsi la distinction entre isomères de conformation et isomères de configuration réside en ce que ces demiers sont présumés stables et isolables, alors que les premiers ne le sont pas, car on peut passer d'un isomère de conformation à un autre par simple rotation de la molécule.
Bien que la notion de conformation s'étende à toute la chimie, nos deux lauréats se sont intéressés particulièrement à celle du carbone et lui ont donné le grand développement que nous lui connaissons aujourd'hui. Nous savons qu'une molécule est plus ou moins rigide. Les petits cycles (de 3 à 5 atomes de carbone) sont plans et plut6t rigides; les cycles à 6 atomes de carbone ou plus, ou les polycycles, sont au contraire plus déformables. L'analyse conformationnelle a pour objet de traiter de la déformation des molécules qui cherchent à atteindre la structure la plus "confortable" dans sa forme et dans sa taille. Plusieurs conformations sont souvent possibles, mais certaines sont plus stables et statistiquement plus probables que d'autres. Ainsi un noyau cyclanique peut prendre deux conformations interchangeables dont l'appellation est suffisamment explicite : la forme chaise et la forme bateau. A température ambiante, la conformation moléculaire peut changer de façon extrêmement rapide, jusqu'à un million de fois par seconde !
Les travaux du professeur Hassel ont été déterminants pour la connaissance de ces inversions, et ont montré qu'une conformation est toujours prédominante à 99%. Or la réactivité d'une molécule dépend fortement de sa conformation, puisque le site réactionnel peut être soit très exposé, soit au contraire bloqué par ce qu'on appelle des "empêchements stériques". La conformation jouera donc un r61e important dans la probabilité d'une réaction et aura un effet déterminant sur son mode de déroulement. Jusqu'aux travaux des deux lauréats, la géométrie moléculaire à trois dimensions n'avait pas connu un grand succès. Hassel a été l'un des premiers, dans les années 30, à se livrer à des travaux de haute précision qui ont montré le comportement dynamique dans l'espace de cycles à 6 atomes. Grâce à l'application d'une méthode performante, la diffraction électronique, il a ainsi établi que la conformation "chaise" du cyclohexane est la plus stable, et que l'inversion du cycle se fait environ 106 fois par seconde en franchissant la barrière énergétique du (46 kJ). Des expériences du même ordm ont été effectuées sur les cyclanes de moyenne et de grande taille (comme la décaline) ou sur des molécules polycyclaniques.
Barton a généralisé l'analyse conformationnelle et a été le premier à l'appliquer à des systèmes complexes relevant de la biochimie. Disons pour simplifier qu'il a travaillé sur les stéroïdes des acides biliaires indispensables aux mécanismes de digestion, sur les hormones sexuelles, sur la cortisone, sur le cholestérol, sur les saponines et sur bien d'autres composés encore.
Après les travaux de Van't Hoff (6) et de Le Bel, l'article publié par Barton en 1950 (7) est sans aucun doute celui qui fit le plus pour l'avancement de la stéréochimie. Si l'on se rappelle que l'article fondamental de Hassel sur ce sujet a lui-même paru en 1943, on peut constater que ces deux éminents chercheurs n'ont vu leurs travaux reconnus que très tardivement par l'Académie des Sciences de Stockholm. Barton s'est d'ailleurs malicieusement plu à rappeler, dans le discours qu'il prononça lors de la remise du prix Nobel, cette citation de William James : "ll y a trois périodes dans l'histoire de toute découverte. Quand elle est annoncée pour la première fois, 1es gens pensent que ce n'est pas vrai. Puis un an plus tard, quand son exactitude leur paraît si flagrante qu'ils ne peuvent plus la nier, ils estiment que ce n'est pas important. Après cela, si son importance devient manifeste, ils disent : " En tout cas. ce n'est pas nouveau ! "
1. Ce chimiste polonais a d'abord enseigné la chimie physique à Munich, avant de partir, en 1936, aux Etats-Unis, où il a occupé les fonctions de professeur à 1Vniversité du Michigan, et a acquis la nationalité américaine.
2. Voir la notice sur le prix Nobel de chimie 1918.
3. Paru dans Tidsskrift for Kjemi, 1943, 3 (5), 32. On retrouve cet article, traduit en anglais par K. Hedberg, dans Topics in Stereochemistry, New York, Wiley Interscience, 1971, vol. 6, p. 11-17.
4. Voir le bref résumé des travaux de Hassel dans L. Andrews et R. Keefer, Molecular Complexes in Organic Chemistry, 1964, p. 49-54.
5. Voir la notice sur le prix Nobel de chimie 1939.
6. Voir la notice sur le prix Nobel de chimie 1901.
7. Dans la revue Experientia, 1950, 6, 316-320.
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